Opéra

Un Pelléas et Melisande d’Art total avec Jalet, Cherkaoui, Abramovic et Van Herpen à l’Opéra des Flandres

Un Pelléas et Melisande d’Art total avec Jalet, Cherkaoui, Abramovic et Van Herpen à l’Opéra des Flandres

05 février 2018 | PAR Yaël Hirsch

Pour ce premier opéra très attendu du début de l’année, l’audacieux Opéra des Flandres a à nouveau réuni l’équipe brillante du Boléro (voir notre article) autour de Pelléas et Melisande (1902) : la plasticienne Marina Abramovic à la scénographie, les chorégraphes Damien Jalet et Sidi larbi Cherkaoui à la danse et… à la mise en scène.

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Leur sont adjoints Marco Bambilla (à qui l’on doit la vidéo « Power » pour Kanye West) et Iris van Herpen (fleuron de la “mode belge ») aux costumes féériques pour une réinterprétation du symbolisme de l’opéra de Claude Debussy sur une idée de Maurice Maeterlinck. Oeuvre d’art totale, cette nouvelle production de Pelléas et Mélisande réussit parfaitement son pari de donner à voir du symbole sans jamais perdre de vue la sensualité fluide qui est souvent trop oubliée pour narrer ce conte fantastique.

Golaud rencontre la belle Melisande qui est triste et seule dans la forêt. Il l’épouse et doit la renvoyer avant qu’il puisse rentrer au royaume d’Allemonde où Arkel et Geneviève la reçoivent. Là vit aussi le demi-frère de Golaud, Pelléas. Ce sernier s’éprend de Mélisande.

Fonctionnant à la fois comme un décor de science-fiction et comme une caverne de Platon où un immense oeil en verre qui nous renverrait vers nos propres aveuglements et trahison, la scénographie imaginée par Marina Abramovic est puissante : des stalactites blanches comme des os tombent du plafond, la fameuse porte qui réunit et sépare le couple est aussi un poste de surveillance et des fils aussi blonds que les cheveux de la chanteuse symbolisent le destin des amants malheureux de manière arachnéenne. Les projections de Bambilla renforcent l’aspect dystopique et les scènes sont génialement rythmées par des tombés de rideaux à l’ancienne qui permettent à tous les personnages de s’exprimer. Omniprésents, sensuels et néanmoins parfois menaçants, les danseurs viennent exprimer de manière aussi physique qu’onirique les troubles intérieurs des héros. Ce sont des hommes, revêtus de tissus chair pour paraître nus et leurs mouvements très maîtrisés transmuent l’opéra en ballet de l’époque de la création de Pelléas. Les personnages sont pratiquement toujours entourés, augmentés et ballottés par les corps des danseurs et c’est à peine si les chanteurs se retrouvent seuls quelques temps, notamment pour le début du duo final des deux amants … A la fois ballet et opéra, avec tous les arts sur scène à chaque instant, voilà qui propulse l’oeuvre de Debussy vers le statut d’Art total, qu’on croyait dépassé et que la charismatique équipe de cette production nous convainc de rêver à nouveau.

A la direction du Symphonisch Orkest Opera Vlaandern, l’élégant chef argentin Alejo Perez maîtrise une partition d’autant plus difficile que très souvent la musique doit se mettre au service de la scène et surtout de la danse, notamment quand certaines transitions se font sur un flottement électronique proche de la musique de Ryuishi Sakamoto qu’affectionne tant Damien Jalet. Dans le rôle de Mélisande, la norvégienne Mari Eriksmoen fait des débuts retentissants à l’Opéra des Flandres : diction parfaite en français, timbre de cristal et port de reine, elle incarne à la perfection dans ses petites robes en voile signées Iris van Herpen, la fragilité hypnotisante de l’héroïne. En Golaud, Leigh Melrose est aussi bon acteur que chanteur et fait entendre un timbre puissant qui transmet beaucoup d’émotion. Volontairement éthéré, le Pelléas qu’interprète Jacques Imbrailo paraît un peu comme un rêve. C’est la dernière mode, c’était apparemment le cas également pour le dernier Lohengrin fantomatique et chanté sotto voce par Jonas Kauffmann à l’Opéra de Paris. Une mode qui n’a pas empêché le public de goûter la voix suave et pure du ténor sud-africain caché derrière Pelléas. Enfin, si l’articulation de Matthew Best en Akel était parfois difficile à suivre, Anat Edri a séduit le public dans le rôle de l’enfant Yniold.

Vous l’aurez compris : sensuel, total, imaginé par une équipe de choc, onirique jusque dans ses costumes et porté par des musiciens et des chanteurs de grande qualité, ce Pelléas et Melisande est indispensable. A voir tout le long du mois de février à Anvers et Gand et en juin à Luxembourg.
visuel : Rahi Rezvani

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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