Opéra
Mourir fusillé de laser : Grandiose « Turandot » au Grand Théâtre de Genève

Mourir fusillé de laser : Grandiose « Turandot » au Grand Théâtre de Genève

04 juillet 2022 | PAR Yaël Hirsch

Dimanche 3 juillet, sous un soleil radieux, c’était le clap de fin de saison et la dernière de Turandot au Grand Théâtre de Genève. Une version remarquable de l’oeuvre « chinoisante » de Puccini (1926) mise en scène par Daniel Kramer et sublimé par les lasers du collectif teamLab. 

Un monstre de glace orientaliste…  en 2022 ? 

Quelle gageure en 2022 que de monter Turandot, opéra riche d’au moins deux tubes interplanétaires (« Non Piangere Liu » et « Nessun Dorma ») mais grevé par un livret orientaliste sur l’empire de Chine et un personnage de femme monstrueuse qui fait décapiter ses prétendants pour ne pas se livrer à eux… Rebelle mais pas jusqu’au bout des ongles, elle finit par être « convertie » à l’amour, plutôt que d’y consentir après …. avoir assassiné également une autre femme innocente. Post #metoo quel autre choix que de faire de Turandot une Amazone, un modèle et un étendard ? Ce n’est pas du tout ce que choisit le subtil Daniel Kramer qui conserve « le monstre » et va même jusqu’à rester dans la vision vingtièmiste d’un protagoniste masculin qui est le vrai acteur et héros de l’histoire….  Mante religieuse habillée de robes-carapaces et descendant de sa toile pour castrer (et non décapiter) ses malheureux prétendants qui ont échoué à élucider ses trois questions, Turandot (campée par la flippante et puissante Ingela Bimberg) est plus qu’une femme fatale : c’est une machine à tuer.  Dans le rôle à coffre de Calaf, Teodor Llincai est  mis en scène comme un personnage très humain et touchant.

L’esprit de l’époque est donc respecté, mais ne manque pas d’être questionné :  la mise en scène polit et travaille le propos et les clichés. Par exemple, des cabines de peep show qui s’illuminent de rouge quand la douce Liu (extraordinaire Francesca Dotto, sa voix est l’une des plus grandes forces de la production) est torturée à mort. Ce n’est d’ailleurs pas le corps gracile de la jeune femme que l’on voit dans ce moment tragique, mais celui du héros, lacéré et ultra-sexualisé au moment où son désir, à travers son cruel objet, conduit au massacre de l’innocente. A rebours des lieux communs sur la femme fatale, ce sont les corps des hommes que l’on expose dans cette Turandot, jamais aussi nus et offerts, le sexe symbolisé par une fleur turgescente, que quand ils se font castrer. A un moment une petite fille ose même lever une épée et se ravise…  La coutume est respectée – ouf pour les amateurs de la Turandot classique qui se retrouvent arrosés de confettis- mais les lignes bougent doucement pour nous amener à réfléchir. Qui plus est sur fond de  grande comédie masquée puisque plantée à la verticale, remplie d’objets acérés, la scène fonctionne dans ses coloris ultraviolets et ses costumes de cuir et de cordes comme un grand donjon musical….

Un spectacle somptueux 

Du côté de l’orientalisme, la nuance est aussi au rendez-vous, avec notamment le respect de codes européens sur le noir et le blanc, trois personnages de travestis et clownesques à la Michel Fau Ping, Pang et Pong et aussi grâce aux références plutôt japonisantes du collectif teamLab, qui offre au spectateurs des vagues et des toiles et des trésors de projection et de lumière. 

C’est somptueux, ce n’est jamais simpliste, cela accompagne les ornements de la musique de Puccini (avec le choix de la fin résolument mystérieuse et moderne,  revue et corrigée par Luciano Berio) avec maestria. Les jeux de projections ciselés sur  une machine scénique tournante qui étire Turandot sur toute la hauteur de la scène, donnent un rythme fou à cette production, qu’on suit comme un jeu d’aventures. Et l’on a presque envie  d’applaudir Calaf comme NOTRE candidat qui se présente pour répondre aux énigmes de Turandot au deuxième acte. Dirigé par Antonio Fogliani, l’Orchestre de la Suisse Romande semble prendre beaucoup de plaisir à produire le spectacle et comme d’habitude, le Chœur du Grand Théâtre de Genève est exceptionnel y compris dans des conditions scéniques plus difficiles pour les chanteurs puisque l’étendue fait qu’ils s’entendent les uns les autres.

L’on sort de cette Turandot à la fois ivre de lumière et de musique et plein de questions sur l’interprétation à donner aux choix scéniques et visuels, et l’on clôture cette saison « Faîtes l’amour » sur quelque chose d’à la fois sexy et dérangeant (les deux à la fois n’est pas banal) en attendant avec impatience la saison « Mondes en migrations » (lire notre article) qui commence avec La Juive. 

Visuel (c) Magali Dougados

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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