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Lisette Oropesa : « Peut-être qu’un jour je deviendrai metteur en scène pour réaliser mes propres visions des rôles » [Interview]

Lisette Oropesa : « Peut-être qu’un jour je deviendrai metteur en scène pour réaliser mes propres visions des rôles » [Interview]

12 septembre 2018 | PAR La Rédaction

La soprano américaine d’origine cubaine est l’une des plus brillantes sopranos légères de la nouvelle génération. Elle vient de triompher dans Lucia di Lamermoor à Londres et à Madrid. Elle sera à l’affiche de l’Opera de Paris en cette rentrée lyrique successivement dans Les Huguenots et L’Elixir d’Amour. C’est dans un restaurant végétarien proche de l’Opera Bastille qu’elle s’est longuement confiée à Toute la Culture pour la première interview en français de sa carrière.

Propos recueillis par Denis Peyrat.

Lisette Oropesa, vous êtes une chanteuse d’opéra atypique : vous vous produisez sur les plus grandes scènes du monde, mais vous courez également le marathon, et vous avez embrassé la cause Végan. Comment faites-vous, et quelle est votre hygiène de vie ?
Je ne cours pas tous les jours, mais en général quatre ou cinq jours par semaine, sauf quand je suis en déplacement ou si je suis trop fatiguée. Je suis heureuse d’être à Paris pour trois mois, je vais pouvoir courir régulièrement, dans les bois ou sur les quais de Seine. Je mange beaucoup car j’ai besoin de beaucoup d’énergie, notamment pour le chant. L’opéra est aussi très physique, maintenant les metteurs en scène demandent beaucoup : danser, sauter, voler, courir… Parfois on me demande beaucoup : pour « Caro Nome » dans Rigoletto une fois on m’avait demandé de monter un escalier et tout de suite après de chanter la cadenza. Je n’accepte pas toujours…
Oui je suis Végane mais même si je suis sensible à la cause animale je suis surtout concernée par les questions d’alimentation. J’ai un régime alimentaire très strict, qui est aussi dicté par certaines allergies. Et c’est cette discipline alimentaire, combinée à la course à pied, qui m’a permis de perdre beaucoup de poids au début de ma carrière.

Après y avoir interprété Konstanze à Garnier en 2015, puis deux Gilda ponctuelles à Bastille et vos deux dernières Nanetta en concert à la Philharmonie en 2017, vous revenez à Paris cette saison avec deux rôles majeurs cet automne : Marguerite de Valois dans Les Huguenots et Adina dans l’Élixir d’Amour. Quel regard portez-vous sur votre parcours depuis trois ans ?
Tout d’abord je n’arrive pas à croire que cela fait déjà trois ans, le temps est passé si vite ! J’ai été ravie de pouvoir chanter ma première production L’enlèvement au Sérail à l’opéra Garnier. C’était pour moi comme un rêve d’être dans ce lieu chargé d’histoire, et avec le mythe du Fantôme de l’opéra, même si nous avions répété à l’Opera Bastille. C’était une chance pour moi car je remplaçais déjà la soprano prévue à l’origine pour Konstanze. Je suis très heureuse d’avoir déjà pu chanter trois rôles dans trois salles à Paris, une ville que j’adore.

Avec Adina de Rossini au festival de Pesaro il y a quelques semaines, vous avez réalisé trois prises de rôle en très peu de temps : comment travaillez-vous pour intégrer ces partitions ?
J’ai travaillé comme une folle ! Je ne peux pas dire qu’Adina de L’Elixir d’Amour est un nouveau rôle car je l’avais déjà étudié et j’étais doublure sur une production. Adina de Rossini n’est pas très long car il n’y a qu’un acte, même si je chante tout le temps. Mais j’avais eu quatre mois pour le préparer. Pour Marguerite de Valois la décision s’est prise pendant que j’étais à Pesaro et à ce moment-là les répétitions des Huguenots avaient déjà commencé ! Le rôle est compliqué mais il n’est pas si long. Mais j’ai la chance d’être aussi instrumentiste à l’origine donc j’ai de très bonnes bases de solfège pour déchiffrer et je connais aussi déjà la langue française. Ça a donc été moins difficile. Mais je n’ai eu qu’une semaine pour le travailler en parallèle des représentations à Pesaro : cela faisait trop pour moi, du coup j’en suis tombée malade.

Vous avez eu l’opportunité de remplacer Diana Damrau dans le spectacle phare de cette rentrée à l’Opera de Paris. Pouvez-vous nous parler de ce spectacle Les Huguenots et de votre travail avec le metteur en scène Andreas Kriegenburg?
Je n’ai pas encore vu toutes les scènes, aujourd’hui nous avons travaillé le 2eme acte. Dans cet opéra, chaque personnage a son acte : le premier c’est celui de Raoul, Marguerite c’est le deuxième acte, le quatrième est pour Valentine, le troisième est plus dominé par des ensembles et le chœur. La production prévoit quelques coupes, notamment des reprises mais l’opéra durera quand même quatre heures, sans les entractes.
Concernant la mise en scène ce que je peux dire c’est que tout est blanc dans le 2eme acte, dans une ambiance un peu futuriste. Mais les costumes sont plutôt colorés et dans un style plus historique. Ce qui est intéressant c’est que je suis différente de Diana Damrau, et que le metteur en scène a adapté sa conception : il m’a dit « tu es jeune, je vais faire une reine jeune ». Il n’a pas forcément d’idées complètement arrêtées. Comme il y a peu de références dans ces rôles, et que à part Karine Deshayes qui a déjà chanté beaucoup Urbain, nous sommes nouveaux dans ces personnages, et nous sommes assez libres.

01-lisette-oropesa_lucia-c-javier-del-realLe public français a pu découvrir votre nature comique dans Nanetta de Falstaff, mais vous avez aussi récemment abordé magistralement Lucia di Lamermoor à Londres et Madrid. Vous semblez aussi à l’aise pour faire rire que pleurer : préférez-vous la comédie ou la tragédie ?
Naturellement je suis plutôt comédienne, et c’est assez naturel pour moi. Mais j’ai aussi une partie de moi qui est attirée par le drame. Cependant il est plus difficile de faire rire, car tout le monde n’est pas sensible de la même manière à l’humour. Par contre, tout le monde est touché de la même manière par les sujets dramatiques, la mort, la maladie, l’amour impossible.
J’ai beaucoup aimé interpréter Lucia qui provoque des fortes émotions, mais en moi-même je me sens plus comédienne. J’adore par exemple chanter Marie dans La Fille du Régiment, c’est un rôle que pour lequel je suis très à l’aise. J’ai beaucoup réfléchi à ce rôle. L’histoire de Marie est très moderne, elle évoque aussi toutes les questions actuelles sur le genre. Elle dit « pourquoi est-ce que je devrais forcément porter une robe ? Je suis moi tout simplement ». Il faudrait faire une production qui dise cela, qui parle de ces questions d’identité de genre. Un jour un metteur en scène le fera.

Justement est-ce que vous aimeriez un jour, devenir vous-même metteur en scène ?
Oui ! J’ai déjà des idées… Quand on est chanteur, on est obligé de se plier aux volontés des metteurs en scène. Même si on a des opinions sur l’interprétation, il faut souvent les conserver pour soi et s’approprier la vision de celui qui fait la mise en scène. Prenez par exemple Ambrogio Maestri, il a interprété Falstaff presque 300 fois, mais malgré tout après toutes ces productions, il y a peut-être une façon de voir le personnage qui n’a jamais été faite, et il voudrait la tester. Peut-être qu’un jour je deviendrai metteur en scène pour réaliser enfin mes propres visions des rôles.

Vous avez dit dans une interview que vous aimiez mourir sur scène. Je crois que votre premier opéra comme spectatrice était La Traviata avec votre propre mère en Violetta : est-ce pour cela que ce rôle vous tient à cœur, et quelle relation avez-vous avec ce personnage ?
Violetta, pendant toute ma vie cela été le rôle de ma mère et je n’osais pas le chanter. J’en ai parlé beaucoup avec Renata Scotto, qui m’a fait travailler les rôles de bel canto. Je lui ai demandé : « Est-ce que je suis prête pour ce rôle ? » Elle m’a dit : « Pourquoi attendre ? Pour devenir vieille ? Vous avez justement l’âge du personnage ». Et c’est vrai c’est l’essence de la tragédie, c’est qu’elle meurt trop jeune. Même si elle a beaucoup vécu, elle découvre l’amour grâce à Alfredo.
Quand j’ai lu La Dame aux Camélias, j’ai beaucoup pleuré, et pendant deux mois j’étais incapable d’apprendre le rôle. Et la version de Dumas est encore plus triste que l’opéra car Violetta meurt seule, Alfredo ne revient pas. Il n’y a pas d’espoir, ni de « Parigi o cara ». Dans ma production, je ferai cela : le retour d’Alfredo ne sera qu’un rêve, dans l’imagination de Violetta. Vous voyez j’ai déjà des idées pour tous les rôles que j’ai chantés ! (Rires)

A part votre propre mère, quels autres chanteurs et professeurs ont été déterminants dans votre carrière ?
Nous avons déjà parlé de Renata Scotto. Mon professeur de chant a été Bill Schuman à New York. James Levine m’a aussi beaucoup aidée. Aujourd’hui je prends toujours des cours à Baton Rouge en Louisiane avec Robert Grayson, mon professeur d’université qui est fantastique. C’est aussi un excellent pianiste et il connait très bien le répertoire. J’aime beaucoup travailler avec lui. Vous voyez, j’ai beaucoup de personnes à remercier.

Quels sont les artistes du passé qui ont été vos modèles ? Et parmi les chanteurs actuels ?
Ma mère était une grande fan de la soprano américaine Anna Moffo : toute ma jeunesse a été bercée par ses enregistrements et j’ai découvert beaucoup d’opéras grâce à elle. Lakmé, Rosine, Traviata, c’était la meilleure pour ma mère.
La chanteuse française que j’adore c’est Natalie Dessay. C’est une vraie tragédienne. C’est dommage qu’elle ait arrêté l’opéra, mais elle fera certainement d’autres choses, notamment au théâtre. Quand elle avait interprété Lucia di Lamermoor à New York, dans la mise en scène de Mary Zimmermann j’ai assisté à toutes les répétitions car je travaillais le rôle à l’époque. Elle m’a vraiment énormément impressionnée, je ne pourrais pas décrire le sentiment que j’ai ressenti. Elle était habitée. J’ai aussi beaucoup écouté son interprétation d’Ophélie dans Hamlet, elle y est bouleversante dans la scène de la mort.
Dans les chanteuses du passé j’ai aussi beaucoup apprécié Maria Callas, qui est pour moi une des plus belles interprètes du bel canto. Pour le bel canto, je pense que l’âge d’or est dans le passé. Il faudrait retrouver cette tradition.

Vous allez participer en octobre à la reprise de L’Elixir d’Amour dans la mise en scène de Laurent Pelly. Vous endosserez le rôle d’Adina, qui dans cette production a été déjà interprétée par de nombreuses artistes, dont Anna Netrebko, Aleksandra Kurzak. Pensez-vous pouvoir donner une nouvelle personnalité à ce rôle ?
Peut-être… j’ai mes idées. Pour moi Adina est une femme forte, c’est elle « le boss » ! Elle est à la fois belle, intelligente, riche, elle a des responsabilités, de l’influence. C’est pour cela que Nemorino tombe amoureux d’elle. C’est une femme de pouvoir, j’aime cela. Elle est un peu une « bitch », « una stronza » comment dites-vous en français ?

Il y a plusieurs traductions possibles, mais on peut dire sans être trop méchant : une garce.
Non l’autre héroïne qui est en fait la vraie garce c’est plutôt Norina dans Don Pasquale. Oui, Adina je dirais plutôt qu’elle est égoïste car elle est habituée à avoir tout le monde à ses pieds. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est plutôt de la fierté. Son amour propre est piqué au vif quand elle est concurrencée par Giannetta, quand Nemorino rit. C’est de la fierté féminine, une sorte de « girl pride ». Pour conquérir le public il ne faut pas être trop méchante, il faut plutôt rechercher cette fierté.

Vous avez abordé déjà beaucoup de rôles en français, quels sont vos préférés et ceux dont vous rêvez ?
J’ai beaucoup aimé Marie de La fille du régiment, je l’ai déjà dit, j’espère la rechanter. Même si ce n’est pas vraiment un rôle français : c’est plutôt un rôle italien chanté en français. Je souhaite aussi rechanter Ophélie dans Hamlet de Ambroise Thomas.
Comme nouveau rôle je pense chanter Juliette dans le Roméo et Juliette de Gounod assez vite. Ensuite sans doute Manon de Massenet. Peut-être Marguerite un peu plus tard quand ma voix aura changé.

Quel est votre relation à la langue et à la culture françaises ?
Au-delà des rôles que j’ai interprétés, j’aime beaucoup la culture française. Comme je suis originaire de la Louisiane, j’ai été bercée assez jeune par la langue française, que j’ai aussi étudiée. D’ailleurs même si ma famille est hispanophone, j’ai un prénom français. J’adore aussi la cuisine française et le vin français, qui est le meilleur du monde.

Même si vous chantiez dès le plus jeune âge dans votre Louisiane natale, vous avez été d’abord flûtiste avant que votre entourage ne vous encourage à vous tourner vers l’étude du chant. Pensez-vous que cette pratique instrumentale vous a aidée techniquement ?
Oui bien sûr, pour la maîtrise du souffle, le soutien. Mais surtout pour le solfège et le déchiffrage, ce qui m’est très utile aujourd’hui. Mais c’était amusant quand je suis arrivée à l’université et que j’ai chanté dans une chorale j’ai été surprise car tout le monde déchiffrait en utilisant « do ré mi fa sol » et je ne comprenais pas car moi j’avais l’habitude de « C D E F ». Mais je n’ai pas eu trop de problèmes pour m’adapter…

Votre début de carrière doit beaucoup au programme pour jeunes chanteurs du Metropolitan Opera et vous y avez notamment travaillé avec le maestro James Levine, qui a récemment été déchu de ses fonctions suite à des accusations de harcèlement. Pensez-vous que le mouvement MeToo et les dénonciations récentes des abus de certains artistes ont été suffisants pour un terme à ces agissements dans le monde lyrique ? Sinon comment lutter selon vous contre ces abus contre les jeunes artistes ?
D’abord je dois dire que, heureusement je n’ai jamais eu à subir de telles situations. Mais j’ai pu en être témoin et je connais des artistes qui en ont été victimes de la part de chefs d’orchestre et de metteurs en scène. Cela peut bien sur arriver qu’un metteur en scène soit attiré par un des artistes, mais il n’est pas obligé d’avoir des comportements déplacés. Il faut se souvenir que le milieu du théâtre est très différent du monde de l’entreprise. Les relations entre personnes font aussi appel à des sentiments, et il y a des situations qui sont sujettes à des rapprochements. C’est aussi un monde où beaucoup d’artistes sont très seuls, notamment quand ils voyagent. Même quand ils sont en couple avec d’autres chanteurs. Moi j’ai beaucoup de chance que mon mari Steven Harris travaille avec moi et m’accompagne dans mes déplacements, mais c’est très rare.
Je pense surtout que ces problèmes de harcèlement c’est avant tout une question d’abus de pouvoir. Et c’est aussi représentatif des rapports de force entre hommes et femmes, et il y a beaucoup de sexisme. C’est ce problème auquel je suis souvent confrontée. Heureusement pour moi qu’il n’y a pas d’hommes qui puissent chanter mon répertoire de soprano. Si j’étais metteur en scène, pianiste, je serais dans un domaine concurrentiel où il y a toujours avantage aux hommes. Un exemple : il y a quelques années je devais faire un récital. Mon agent de l’époque m’a dit : il faut choisir un pianiste. Je lui ai proposé une liste avec quatre noms, dont trois femmes. Il a tenté de m’imposer un pianiste homme, en me disant : « il faut que vous soyez la seule femme sur scène ! » J’étais fermement décidée à ne pas me laisser faire. Finalement il s’est trouvé que les trois femmes n’étaient pas disponibles, j’ai donc accepté un pianiste homme à contre-cœur.

Grâce à votre présence intense sur plusieurs réseaux sociaux, vous êtes l’une des divas actuelles les plus connectées : quelle importance accordez-vous à ces supports et pensez-vous qu’ils vous apportent une relation différente avec votre public ?
C’est très important pour moi d’avoir cette relation directe avec mon public. J’ai beaucoup de personnes qui me suivent très assidûment. J’essaye de répondre à chacun, toujours personnellement, et chacun dans sa langue. C’est une responsabilité, et j’y passe beaucoup de temps, parfois plusieurs heures.
J’ai aussi beaucoup de demandes de conseils de jeunes chanteurs, auxquels j’essaye de répondre autant que je peux. C’est aussi pour cela que je fais parfois des vidéos pour apporter globalement des réponses à plusieurs personnes simultanément.
Peut-être que dans l’avenir, si je suis plus célèbre il y aura trop de sollicitations et je ne pourrai plus répondre, par manque de temps. J’en serai alors très désolée. Mais je dis toujours la vérité à mon public. Par exemple récemment quelqu’un m’a interpellée sur Twitter en me reprochant d’avoir annulé ma participation dans La Traviata à la Fenice pour pouvoir venir chanter à Paris. Je lui expliqué que ce n’était pas possible de faire les deux en même temps et que c’était une occasion unique pour moi de pouvoir chanter Les Huguenots à Paris. C’est pour cela que j’ai pris cette décision, à regret.
Je préfère être détestée pour avoir dit la vérité, qu’aimée pour un mensonge.

Pour retrouver Lisette Oropesa sur la toile :
Site personnel : www.lisetteoropesa.com
Twitter: @Lisette_Oropesa
Facebook: facebook.com/lisetteoropesa
Instagram: lisetteoropesa

Sur Youtube :
https://www.youtube.com/user/sonnet43
https://www.youtube.com/watch?v=Y6vH7DNzlhU

Crédits photos :

Portrait : Jason Homa
Lucia di Lamermoor : Javier del Réal
La fille du Régiment : Scot Suchman for WNO

Répétition en galerie : Copyright Elena Bauer

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La Rédaction

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