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« Il Primo Omicido » : l’impact du fratricide et l’interdit de la représentation par Castellucci et Jacobs à l’Opéra Garnier

« Il Primo Omicido » : l’impact du fratricide et l’interdit de la représentation par Castellucci et Jacobs à l’Opéra Garnier

25 janvier 2019 | PAR Yaël Hirsch

Magistrale révélation baroque sous la coupole de Chagall. Pour sa première à l’Opéra de Paris, René Jacobs dirige avec génie l’Oratorio à six voix d’Alessandro Scarlatti, Il Primo Omicido (Le premier meurtre, 1707). La mise en scène somptueuse de Romeo Castellucci transpose l’œuvre en réflexion métaphysique qui nous transperce.

René Jacobs avait enregistré avec la Alte Musik Berlin l’Oratorio de Alessandro Scarlatti (compositeur napolitain, père du Domenico des fameuses Sonates pour clavecin) sur le meurtre d’Abel en 1998… C’étaient les grandes heures du baroque. Double entrée dans le giron de l’opéra de Paris, avec une première direction d’orchestre (le B’Rocck Orchestra) flamboyante par le maestro flamand et avec une première de cette oeuvre sacrée où cela chante … tout le temps. Ils sont six voix, Adam, Eve, Caïn, Abel, Lucifer, Dieu. Chiffre emblématique et économie de forces opposées et de notes complémentaires qui rejouent le premier drame vraiment humain. Dès les premières notes, le tonnerre baroque gronde et l’on est embarqués pour un grand voyage à Cythère. Il y a autant d’apocalypse que de fondation dans cette histoire de fratricide nu.

Et dès les premières notes, Castellucci nous téléporte vers l’éther : l’ici, le maintenant et le là-bas, avec un décor fait de lumière pure, complètement abstrait et pourtant nimbé de lumière où la présence brille. Devant cette grande toile de Rothko en train de se créer de seule lumière, les 6 personnages viennent présenter les clés de cette origine de la violence. Il y a d’abord le pêché originel par Eve (Extraordinaire Brigitte Christensen)- et ce n’est pas encore le crime, mais c’est déjà la douleur du labeur et de l’enfantement. Et puis par Adam (Thomas Walker, au timbre très doux) il y a déjà le fratricide dans l’holocauste antique, dans le texte et dans le buisson ardent en vol plané de Castellucci, la préfiguration du sacrifice d’Isaac et de l’appel de Moise. Alors que le duo de jumeaux/ jumelles habillé(s) comme des puritains américains (transition depuis sa Démocratie en Amérique?, lire notre article) Caïn (Kristina Hammarström, sublime) et Abel (Olivia Vermeulen, tout autant!) s’avance dans cet éther, Dieu arrive par la voix d’un conter-ténor (Benno Schachter) pour donner la clé de ce que l’on voit « Ma première image première création ». C’est cette image du berger qui sera meurtrière. Fin du premier acte, nimbé, mystique et qui transmue la soumission ecclésiastique de la Contre-réforme en métaphysique post-Heideggerienne : à l’origine, nous étions les bergers de l’image. Rideau.

Le deuxième acte est celui de passage à l’acte. L’introduction résonne avec la force d’un hymne pour aujourd’hui sous la baguette de Jacobs et Castellucci l’ancre dans le réel : nuit étoilées concrète et Caïn bêchant le champs vert du labeur avec un réalisme quasi-soviétique. Le duo de frères poursuit son air « La fraterna amica Pace », les mains hésitant entre gestuelle baroque et tentative de se protéger du destin. Plus de nimbes, plus de Rothko, plus de reflets, ça résonne et arraisonne jusqu’au sang rouge du meurtre. C’est presque du Douanier Rousseau, jusqu’à la berlue, jusqu’à une bâche qui vient tenir au chaud le plus concret les graines de la terre. Au moment même du meurtre, Caïn se dédouble et c’est un petit garçon qui vient assommer son frère. A partir de là, les chanteurs rejoignent la fosse d’orchestre (pour les humains) et le balcon (pour les succubes et les dieux) et jusqu’à la fin se déploie un jeu de doubles, les enfants de chacun(e) incarnant les voix du désarroi ( Adam, Eve, Caïn, Abel ) et de l’opprobre (Lucifer et Dieu). L’amour et la passion l’emportent, même après un tel désastre.

Vivre est impossible après un tel meurtre, et pourtant. Représenter est interdit après un tel désastre et pourtant… Malgré tout et à travers l’esthétique malaise de la schizophrénie imposée entre les actes, les âges et dans les personnage par Castellucci, l’espoir l’emporte avec le génie fougueux d’une musique ancienne revenue nous rappeler l’intégrité des origines : « Consentement au Présent », dit Eve, « Heureux événement à venir », conclut Adam. Il Primo Omicido est un poème visuel et musical et une sorte fe prière philosophique à voir absolument (si vous y parvenez, c’est archi-complet) avant le 23 février.

visuels : Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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