Théâtre

« Democracy in America » : Castellucci cherche l’origine du mal, bien au-delà de Tocqueville, au Printemps des Comédiens

« Democracy in America » : Castellucci cherche l’origine du mal, bien au-delà de Tocqueville, au Printemps des Comédiens

16 juin 2017 | PAR Yaël Hirsch

Après des créations aux Pays-Bas et en Suisse et avant d’arriver à la MC93 le 12 octobre dans le cadre du Festival d’Automne, la nouvelle pièce de Romeo Castellucci, Democracy in America, fait ses débuts en France au Printemps des Comédiens, du 15 au 17 juin 2017. Encore en mouvement et changeante au fur et à mesure que le maestro continue de la transformer, cette pièce « librement inspirée » de l’essai d’Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amerique, dépasse de loin la question de la démocratie pour aller aux origines des Etats-Unis vers les questions qui obsèdent Castellucci : le mal, la représentation, les mots…
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Au commencement était le verbe. L’obscurité est sur scène, une lumière tamisée est dans la salle et en blanc s’affichent les mots indicibles d’une glossolalie. Ainsi que la définition de cette pratique religieuse, incantatoire et mystique. Les danseurs entrent en scène et, tout de blanc et militairement habillés, avec des grelots à la ceinture, ils font danser les lettres du titre du spectacle « Democracy in America » pour donner des anagrammes drôles et critiques à l’égard des Etats-Unis et puis des noms de pays. La séquence est belle, majestueuse et pourtant elle dure juste assez -un peu trop!- pour commencer à nous dérouter, nous irriter et nous lasser. C’est alors qu’un bâton lumineux descend du ciel comme un couperet et qu’au milieu des militaires flamants de blancheur, une femme qui s’est masquée de sang, changée et mouillé les cheveux en arrière plan tape son scalp contre la barre de lumière : le jugement a sonné. Et le ton de Democracy in America est donné…

Mettant en parallèle le sacrifice d’Isaac et la manière dont cette femme, Elisabeth, a dû vendre sa fille, Marie, pour acquérir des outils de travail afin de survivre dans l’Amérique pieuse et religieuse de 1705, la pièce passe par l’anecdote pour parler d’un pays entier. Et si Trump n’apparaît jamais, si ce n’est au détour plus riant de revues de femmes nues offertes comme du folklore derrière les rideaux épais et floutants chers à Cestellucci, le message est clairement que le ver était déjà dans le fruit. Mais c’est Isaac et pas Joseph que Castellucci mentionne dans cette Democracy in America si loin et de l’essai que Tocqueville a rapporté de son voyage de 1832 en Amérique. C’est la question de Dieu et du mal, plus que celle des hommes et de leur organisation politique. Castellucci se situe donc AVANT la démocratie, dans ce lieu originel où la foi vacille et où la tragédie – avec ses mots et avec ses images- nous ramène comme un rappel unique des fondements.

Cinématographiquement, l’Amérique est là, avec ses cow-boys et ses indiens, avec ses mémoriaux de pierre qui se retournent comme des gants et avec ses grandes dates en surimpression sur des scènes de danse folkloriques balkaniques, flamboyantes et volontiers dans le nu. Alors que Tocqueville remarquait déjà le poids politique des américaines et que c’est elles qu’on a vu lancer les mouvements anti-Trump les plus musclés, c’est une Amérique entièrement féminine, aussi, que Castellucci met en scène avec une équipe 100 % composée de femmes. Et pourtant quand Elisabeth devient « folle » et blasphème d’avoir dû vendre sa fille, quand le capitalisme est mis en cause, c’est en italien. Les mots anglais n’arrivent qu’à la fin, terriblement prosaïques, comme s’ils enlevaient la poésie au soleil, à la terre aux rochers. En enlevant la grâce des éléments épars du monde indien pour y instaurer l’ordre, l’organisation, le profit … et la démocratie, on nous prévient dans un geste de scalp du corps, que cette langue de la raison est meurtrière.

L’on sort du spectacle à la fois plein de la beauté de la mise en scène, assez heureux de la liberté générée par le flottement entre les scènes et en même temps plein de questions pour le metteur en scène : la démocratie et les Etats-Unis – qui sont quand même deux sujets qui nous intéressent – n’ont-ils été qu’un prétexte pour Castellucci désireux de se pencher sur ses thèmes de prédilection ? Ou y-t-il un vrai rapport entre tragédie, chant et ce modèle de démocratie alternatif à l’indépassable Athènes: moderne, des grands espaces et à la fois très religieux mais ouvert à la possibilité d’une sécularisation pour organiser le vivre ensemble ?

Democracy in America, de Romeo Castellucci (Mise en scène, décors, costumes, lumières), Librement inspiré du livre d’Alexis de Tocqueville, Avec Olivia Corsini, Giulia Perelli, Gloria Dorliguzzo, Evelin Facchini, Stefania Tansini, Sofia Danae Vorvila et 12 danseuses.

visuel (c) Guido Mencari

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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