Opéra

« Frankenstein » ou la renaissance d’un monstre

« Frankenstein » ou la renaissance d’un monstre

14 mars 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Opéra contemporain inspiré du roman fantastique de Mary Shelley et composé par Marc Grey, « Frankenstein » vient d’être créé avec succès à Bruxelles, sur la scène du Théâtre Royal de la Monnaie.

Le décor est saisissant. Saisissant jusqu’à faire oublier parfois que l’on est au théâtre. Et soutenue par une musique à l’efficacité dramatique très maîtrisée, la tension est portée à son comble dès le début de l’ouvrage quand du néant glacé surgit le corps congelé de la créature monstrueuse jadis composée de toutes pièces par le savant Frankenstein. Il est vrai que Mark Grey, le compositeur, grâce à des infrasons, a déjà distillé dans l’atmosphère une angoisse sourde qui prélude au climat inquiétant que l’on va découvrir tout au long de l’ouvrage .

Le retour à la vie après la congélation

Au centre de l’appareil scénique, d’une énorme cavité creusée régulièrement dans le pergélisol l’on va bientôt extraire un bloc de glace qui emprisonne depuis des siècles le corps du monstre de Frankenstein. Mille ans après son invention par Mary Shelley en 1816 sur les rives du lac de Genève ! Car dans cette adaptation lyrique, nous sommes en 2816, précipités dans un monde qui subit une nouvelle ère glaciaire causée par la folie des hommes. Une expédition scientifique a découvert par hasard le corps de la Créature, jadis enfoui dans ce désert de glace. On va lui rendre vie, mais cette renaissance va entraîner de douloureux retours de mémoire, les souvenirs des avanies et des crimes jadis subis et perpétrés par le monstre. Et avec lui réapparaîtront les héros de Mary Shelley. Alentour, installés sur des gradins en demi-cercle, formant ce qui ressemblerait à un théâtre anatomique figé dans le froid polaire, les membres de l’expédition. Et au-dessus d’eux un appareillage immense, saisi par le gel et disposé en cercles concentriques, d’où descend le dispositif cylindrique qui permettra de rendre vie à la Créature longtemps préservée dans la glace.

Dans la torpeur glacée du pergélisol

« Frankenstein » est à l’image de ces opéras américains contemporains où les scènes se déroulent de façon linéaire, en l’absence d’un authentique livret qui saurait rendre l’ouvrage palpitant. L’une après l’autre, les scènes glissent sans heurts, comme les eaux tranquilles et monotones d’un fleuve puissant. Sur le plan dramatique, ce n’est bien évidemment guère prenant. Mark Grey n’a pas le génie théâtral de Bizet pour « Carmen », ni celui de Puccini dans «Tosca ». Et le livret appliqué, pour ne pas dire assez ennuyeux de Julia Canosa y Serra et d’Alex Ollé, ne l’aide guère. A l’instar de la créature de Frankenstein, on sort de la torpeur glacée du pergélisol pour s’y enfouir à nouveau à la fin de l’ouvrage, tout en ayant vogué sans discontinuer dans un monde tout recouvert de brumes, de glaces, de trahisons et de mensonges.

Une pluie fine et lumineuse d’infimes fragments d’étoiles

Cependant la musique instrumentale de Mark Grey, servie par l’Orchestre symphonique de la Monnaie sous la conduite du chef libanais Bassem Akiki, se révèle par fulgurances d’une beauté implacable. Elle dessine des paysages sonores proprement envoûtants, d’une extraordinaire poésie, d’une intensité dramatique qui va jusqu’à l’incandescence. Elle évoque des architectures fantastiques, engendre plus qu’elle n’illustre les drames et les tourments qui font l’essentiel du livret. Cent fois, l’on sent l’influence de Johns Adams dont Mark Grey est un collaborateur. Mais certain chœur fait songer à la puissance sourde de celui des chevaliers du Graal exhortant Amfortas à relever le vase sacré dans « Parsifal », quand ailleurs la musique, ineffable, paraît retomber en pluie fine et lumineuse, comme une pluie d’infimes fragments d’étoiles. Des chœurs doux et méditatifs sont remarquablement portés par les choristes du Théâtre de la Monnaie, alors que les solistes ont à défendre une partition difficile à assumer et qui laisse peu de place à la création de personnages hauts en couleurs. Dans le rôle de la Créature cruellement nue à qui on inflige à nouveau la vie, le Finlandais Topi Lehtipuu hurle sa misère existentielle sans pouvoir s’empêcher, ici et là, d’étrangler ceux qui passent sous sa patte. Et si ses partenaires, Eléonore Marguerre, remarquable dans le rôle d’Elisabeth, Hendrichje Van Kerckhove en Justine, Scott Hendricks (Frankenstein) ou Andrew Schroeder (Walton), assurent leur partie avec vaillance, il apparaît infiniment difficile pour chacun d’entre eux de camper un personnage qui soit autre chose qu’une figure convenue, tant le livret donne peu de chair à l’ensemble des protagonistes.

Trop belle pour être oubliée

Co-directeur de la Fura dels Baus, le metteur en scène Alex Ollé, encore espagnol jusqu’à nouvel ordre, avait eu l’idée de cette adaptation futuriste du roman de Mary Shelley. C’est lui qui l’a proposée à la direction de la Monnaie. Et s’il n’a pas fait ici la preuve d’un génie théâtral renversant, comme ce fut naguère le cas lors d’une magnifique réalisation du « Vaisseau fantôme » pour l’Opéra de Lyon, en s’entourant de ses collaborateurs de la Fura del Baus, il a trouvé en eux des partenaires fastueux. A commencer par l’auteur des magnifiques décors, Alfons Flores, celui des vidéos, spectaculaires, Franc Aleu, ceux encore des lumières et des costumes, Urs Schönenbaum et Lluc Castells. Grâce à cette équipe talentueuse, l’opéra de Mark Grey a séduit visiblement le public de la grande scène lyrique belge. Mais qu’en sera-t-il de cet ouvrage dans le futur, quand tant d’opéras contemporains, créés non sans fracas sur de grandes scènes, ne survivent pas à leur création et ne connaissent aucune autre adaptation dans un théâtre lyrique ? La musique de Mark Grey est certes trop belle pour être oubliée. Mais aurait-on envie cependant de revoir tout l’ouvrage pour avoir l’opportunité de la réentendre ?

Raphaël de Gubernatis

« Frankenstein », opéra de Mark Grey, inspiré du roman fantastique de Mary Shelley. Création mondiale au Théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles. Dernières représentations les 14, 15, 16, 19 et 20 mars 2019.

 

Visuel © B. Uhlig / La Monnaie De Munt

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Raphaël de Gubernatis

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