Opéra

Avec le Barbier de Séville à Marseille, c’est « fa-si-la » de se laisser « portée »

Avec le Barbier de Séville à Marseille, c’est « fa-si-la » de se laisser « portée »

12 février 2018 | PAR Elodie Martinez

En cette année anniversaire de la mort de Rossini (décédé le 13 novembre 1868) et après avoir été donné au Théâtre des Champs-Elysées en décembre dernier, Le Barbier de Séville mis en scène par Laurent Pelly arrive à Marseille du 6 au 15 février dans une mise en scène qui n’hésite pas à aller à l’encontre du confort du public et des conventions visuelles qui s’attachent à l’œuvre.

En effet, le metteur en scène qui a marqué de couleurs, de détails, de fantastique et d’abondance bon nombre de ses mises en scène (Le Roi Carotte, L’Heure espagnole, L’Enfant et les sortilèges,…) prend ici le contre-pieds en présentant un travail noir et blanc, dans un décor impressionnant, certes, mais relativement simple puisqu’il s’agit d’immenses feuilles de partitions. Toutefois, difficile de ne pas reconnaître que la déclinaison de ces feuilles ne manque pas d’idées fort intéressantes : la feuille verticale aux coins légèrement recourbés mais ouverte face au public pour symboliser la façade extérieure de la maison, celle arrondie et renfermée sur elle-même pour montrer l’intérieur et la prison qu’il est pour Rosina, la feuille servant de rideau et dont les lignes de la portée deviennent des barreaux de prison, le caractère vierge de ces pages pour montrer que l’histoire se compose sous nos yeux, notamment lorsque Figaro inscrit certaines notes, celle qui est projetée lors de la leçon, finalement déjà inscrite puisqu’il ne s’agit que d’un air de leçon et non des péripéties vécues, subies ou engendrées par les protagonistes, etc… Cependant, si la direction d’acteur se ressent comme rondement menée, si la fluidité des déplacements et des échanges est indéniable, si l’humour est bien présent, est-ce suffisant pour un Barbier de Séville ? La production amuse, certes, mais elle est loin du feu d’artifice que l’on attend pour cette œuvre. En cela, Laurent Pelly heurte, mais est-ce une si mauvaise chose ? Proposer au public ce dont il n’a pas l’habitude n’est-il pas aussi le rôle du metteur en scène ? D’autant plus qu’il est malaisé de dire ici qu’il ne s’appuie pas sur la partition…

Il est alors ici plus juste de dire que les interprètes portent le décor davantage que celui-ci ne les porte, et c’est pourquoi il faut un plateau de haute volée, les chanteurs ne pouvant finalement pas s’appuyer ou se reposer sur les éléments de scène. Pari bien entendu réussi avec le cast réuni et dont la seule lecture des noms nous assurait une très belle soirée. Florian Sempey revêt le costume de Figaro avec tout le brio déjà dépeint lors de ses autres apparitions. Le rôle est pleinement maîtrisé et l’on a l’impression que ces quelques trois heures de représentation sont une simple promenade de santé pour la baryton français. La prononciation est bien présente (ce que l’on peut finalement dire globalement de l’ensemble du plateau), la projection est puissante, la ligne de chant est claire,… Quant à l’énergie, elle est plus que présente et le chanteur emporte tout sur son passage, telle la bourrasque qu’est Figaro. Le jeu est pour sa part exagéré, tout comme celui de Stéphanie d’Oustrac, mais cela amène une grande part du comique et n’est ni le fruit du hasard, ni encore moins celui d’une maladresse quelconque. La mezzo-soprano incarne ainsi toute la nonchalance de la jeunesse de Rosina, son agacement, la colère, la malice, le désir de liberté,… tout ce qui fait du personnage une jeune femme loin d’être un simple objet de convoitise suivant la partition qu’on lui donne. Point de fausse note, tant dans l’incarnation toujours aussi entière de la part de la cantatrice que dans le chant, ce qui n’était pas forcément gagné pour Philippe Talbot dans le rôle du comte Almaviva. Le ténor a débuté la soirée avec un réel manque de projection qui nous a quelque peu inquiéter, mais cela s’est finalement rétabli pour se hisser à la hauteur de ses collègues et même réussir à chanter avec un défaut de prononciation feint lorsqu’il se change en faux professeur de chant. Un exercice qu’il n’est pas aisé de tenir sur la longueur mais qui n’a pas pour autant amoindrit la qualité du chant alors bien présente.

La basse Mirco Palazzi marque quant à lui les esprits en Basilio, notamment dans son air de la Calomnie absolument magnifique, tant de nuance que de profondeur, les graves résonnant avec une belle assurance, les aigus ne montrant aucun signe de difficulté, la ligne ne se rompant à aucun moment. La projection, habituellement point faible de ce type de voix, est au contraire impressionnante sans pour autant être dans la puissance exacerbée ou l’ostentatoire. Si le personnage est ici un parasite rendu médiocre et quelque peu pitoyable par son accoutrement, le Mirco Palazzi le rend royal par son chant exceptionnel. Pour sa part, Carlos Chausson était souffrant, c’est Pablo Ruiz qui reprend le rôle de Bartolo, jaloux, exécrable et antipathique à souhait. A noter également la Berta d’Annunziata Vestri qui, en plus d’être drôle et de nous offrir des éternuements plus vrais que nature fait également entendre une voix de mezzo, certes, mais des plus claires aux nuances d’ambre dans les notes les plus graves lors de son air.

Les comprimari Michel Vaissière (un officier) et Jean-Luc Epitalon (Ambroggio) ne sont pas à oublier dans la réussit de la soirée, de même que le chœur et l’orchestre de l’Opéra de Marseille sous la direction fort dynamique de Roberto Rizzi Brignoli qui prend la partition à bras le corps et à un rythme des plus soutenus, faisant galoper l’orchestre sans pour autant laisser de côté les nuances de la partitions ni la moindre de ses richesses. Sachant les grandes interprètes qu’il a devant lui, il donne l’impression de se faire plaisir, ce qui se partage avec le public. L’amusement de l’équipe se ressent d’ailleurs aussi sur le plateau et ne peut que nous conquérir.

Ainsi, avec ce Barbier de Séville, c’est fa-si-la de se laisser portée : nul besoin de clef pour suivre la démesure, et bien que la mise en scène dénote par rapport au visuel habituel, les bémols restent très peu nombreux sur cette partition globale qu’est la soirée, et c’est avec bonheur que le public marseillais l’a accueillie.

©Christian Dresse

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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