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Avec la Khovantchina, l’opéra russe en grande forme à l’Opéra National de Paris

Avec la Khovantchina, l’opéra russe en grande forme à l’Opéra National de Paris

27 janvier 2022 | PAR Paul Fourier

L’ultime opéra de Moussorgski est de retour sur la scène de l’Opéra Bastille. Et on se délecte de cette immense fresque portée par une équipe d’élite.

La Khovantchina est incontestablement, avec Boris Godounov, le chef-d’œuvre de Modeste Moussorgski. Il fut pourtant inachevé puisque deux pages restaient à écrire à la mort du compositeur et que seuls deux passages étaient orchestrés. Ce fut donc Rimsky-Korsakov qui termina la partition non sans l’avoir révisée complètement, ce qui permit la première représentation en 1886. Entre 1952 et 1958, Chostakovitch se saisira à son tour de l’œuvre pour en produire une version plus fidèle aux volontés de Moussorgski. C’est cette version – légèrement modifiée – qui est présentée à l’Opéra de Paris.
Il faut dire que le compositeur a enfanté d’un édifice musical et dramatique parfait. La partition, somptueuse, ne souffre d’aucune faiblesse et ceci sur une durée de plus de 3h d’exécution. Le livret qui retrace les luttes de pouvoir, politique que religieux, des années agitées de la Grande Histoire russe à la fin du XVIIe siècle, durant le règne du jeune et futur Pierre « le Grand » et de la régente Sophie, s’appuie sur des personnages principaux extrêmement bien caractérisés entre conservatisme et modernisme, brutalité militaire et manipulation, et une petite bande de passionnants personnages secondaires. Il faut cependant admettre que ce foisonnement et les faits datés qui y sont décrits peuvent facilement perdre les spectateurs non connaisseurs de l’Histoire russe et qu’il est conseillé de se familiariser avec le livret avant d’assister à la représentation.

Une mise en scène d’Andrei Serban figurative et esthétique

La production de l’Opéra National de Paris a déjà vingt ans. En 2001, elle fut confiée au metteur en scène roumain Andrei Serban qui était alors l’un des piliers de la période du directeur Hugues Gall. Si ce n’est guère l’audace qui la caractérise, elle se regarde comme une série de tableaux, d’atmosphères, qui collent à l’intrigue, une chaîne d’illustrations dignes d’un livre d’histoire. Cependant, même si l’action relève plutôt du champ psychologique, l’on aimerait observer une évolution des acteurs moins sommaire et des mouvements de foule un peu plus imaginatifs que de simples processions en arrière-scène. La mise en scène réserve néanmoins des moments forts tel celui où les femmes chassent les streltsy à coups de balai. D’autres ont une esthétique incontestable – l’intérieur du Palais du Prince Khovanski – ou une puissance indéniable comme cette forêt brumeuse où errent les protagonistes dans le dernier acte. Enfin, il serait injuste de ne pas citer la justesse du ballet à l’acte IV et son exécution parfaite, ballet à la musique somptueuse qui, rappelons-le fut orchestrée par Rimsky-Korsakov à la demande expresse de Moussorgsky.

Fidèles à cette conception esthétisante, les costumes magnifiques de Richard Hudson sont extrêmement soignés et finalement, toutes réserves mises à part, les partis-pris de Serban permettent de ne pas ajouter de la complexité à une action riche et au foisonnement des personnages.

Une fête musicale

Car il faut dire que le public est à la fête avec l’exécution musicale et vocale de cette vaste et somptueuse partition.
En début de représentation, il nous fut annoncé que plusieurs membres de l’orchestre et du chœur avaient dû déclarer forfait en raison du Covid et il faut applaudir là, le travail irréprochable des chefs d’orchestre et de chœur qui, malgré ces contraintes du jour, réussirent à mener la gigantesque fresque, l’imposant vaisseau, à bon port.
À la tête de l’orchestre de l’Opéra National de Paris, Hartmut Haenchen ne choisit pas la grandiloquence ; il se fait le complice coloriste des tableaux qui nous sont présentés. Dans un flot enveloppant, il accompagne les chanteurs, les soutient, les entoure. C’est puissant sans être ostentatoire, c’est beau, prenant et d’une grande cohérence. Le chœur de l’Opéra de Paris (désormais dirigé par Ching-Lien Wu), très présent, tient, lui, son rôle en majesté. Il délivrera notamment une marche au suicide final d’une beauté poignante.

Monter cet opéra, c’est aussi réunir une remarquable troupe de solistes rompus à ce répertoire, personnages (pas si) secondaires inclus. Et l’on doit reconnaître que si le plateau est globalement brillant, le plus grand joyau se révèle évidemment être, en Marfa, une Anita Rachvelishvili impériale du début à la fin, qu’elle se lamente sur son amour perdu, qu’elle égrène sa prophétie ou avance crânement vers le bûcher. La voix est chaude, les graves impressionnants, la projection naturelle, la justesse présente sur toute l’étendue du registre. Dans ce personnage pur et rayonnant qui traverse l’opéra de bout en bout (et la seule à y apporter une touche romantique), elle sait allier la douceur de la femme amoureuse, la rigueur de la religieuse et la force de celle qui évolue en permanence dans l’adversité et tient tête aux hommes et c’est grandiose.

Dmitry Belosseslkiy pourrait certes être un Dosifei encore plus spectaculaire, mais il marque le rôle de l’empreinte de sa voix puissante et riche et compose avec Rachvelishvili un couple père-fille étonnant d’une grande tendresse comme d’une solidarité exemplaire dans leurs combats. Il parvient naturellement à imposer sa présence lorsqu’il parait au premier acte et, accompagné de Marfa, conclut tout en justesse l’aventure des « vieux-croyants ».
Le Prince Golitsine de John Daszak est, lui aussi, impressionnant. La couleur et la projection de voix du ténor semblent avoir été créées pour ce personnage retors et ambitieux. Son face à face avec Ivan Khovanski et le trio qui suit avec Dosifei sont d’une grande puissance.
Dans les rôles d’Ivan et de Chakloviti, Dimitry Ivashchenko et Evgeny Nikitin sont un peu en retrait par rapport aux interprètes précédents, mais tout reste relatif tant ils évoluent sur des hauteurs appréciables. Sergei Skorokhodov lui, apporte toute la fougue de sa voix de ténor à celui qui conquiert les femmes par le viol, au pitoyable et brutal Prince Andrei Khovanski.
Carole Wilson campe une Susanna tout aussi brutale ; la façon dont elle use d’accents agressifs ne manque pas de puissance. Gerhard Siegel et Vasily Efimov se révèlent absolument remarquables dans leurs rôles respectifs de bouffons, l’un scribe, l’autre en strelets chanteur de ballade. Enfin, si la voix d’Anush Hovhannisyan est bien acide dans le rôle d’Emma, on lui sait gré d’avoir remplacé Olga Busuioc, souffrante, au pied levé.

Ce n’est pas si souvent qu’est monté un tel chef-d’œuvre de l’Opéra russe. Vu l’excellence globale de l’entreprise, on ne peut que conseiller d’aller se plonger avec délectation (et un peu de résistance aux longues soirées) dans les intrigues de cour avec ses affrontements, ses meurtres et déchéances. Il y aura alors peu de risques que l’on ressorte déçu de ce beau voyage riche en couleurs.

La Khovantchina de Modeste Moussorgski à l’Opéra Bastille jusqu’au 18 février. Pour réserver, c’est ici.

Visuel : © Guergana Damianova / OnP

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