Opéra
Alexandra Marcellier : « Renée Fleming m’a sauvé la vie ».

Alexandra Marcellier : « Renée Fleming m’a sauvé la vie ».

23 mai 2022 | PAR Paul Fourier

Le 21 novembre 2021, Alexandra Marcellier remplaçait, au pied levé, Aleksandra Kurzak dans Madame Butterfly à l’Opéra de Monte-Carlo.Tout le monde a immédiatement pu constater le talent de cette artiste surgissant comme sortie de nulle part. Quelques mois après, nous avons cherché à en savoir plus et à parler des projets qui ont découlé de ce remplacement. Interview…

Bonjour Alexandra, tout d’abord toutes nos félicitations pour cette incroyable performance que vous aviez réalisée lors de cette Butterfly. Ce remplacement avait quelque chose d’une histoire extraordinaire… voire d’un conte de fées.

Franchement, ce samedi 20 novembre 2021, j’étais chez moi et défaisais mes cartons, car je venais d’emménager à Paris, juste après ma prise de rôle de Butterfly, à Saint-Étienne. Lorsque mon agent m’a appelée pour me demander si je pouvais remplacer Aleksandra Kurzark dans Butterfly à MC, je dois vous avouer que j’ai d’abord cru à une plaisanterie.
Finalement, ce n’était pas le cas ! Bien que le remplacement n’ait pas encore été assuré à 100%, j’ai tout de même filé immédiatement à l’aéroport. À 21h, j’étais à l’Opéra et se sont enchaînés l’essayage des costumes et le travail avec la metteuse en scène. Annalisa Stroppa, l’interprète de Suzuki, s’est rendue disponible (ce qui fut vraiment adorable de sa part), le chef et la pianiste de l’Opéra étaient présents.
L’annulation d’Aleksandra Kurzak a finalement été confirmée à 22h30 et nous avons continué à travailler jusqu’à minuit et demi. Ensuite, mon niveau d’adrénaline était tel que je n’ai pu dormir que deux heures, mais-heureusement !-je me suis réveillée en forme, malgré tout cela. À 10h, j’étais de retour au théâtre où nous avions travaillé l’acte III, puis le ténor est arrivé à midi et demi et ce fut le tour de l’acte I. Tout s’est donc enchaîné de manière incroyable et, pendant tout ce temps, je dois dire que j’ai été merveilleusement entourée par toute l’équipe artistique et technique. Pendant la représentation, la metteuse en scène est restée en coulisse pour m’aider, la costumière m’a tenu la main jusqu’à l’entrée en scène ; cette solidarité m’a vraiment beaucoup touchée.

Mais, durant cette journée, comment vous sentiez-vous ?

J’oscillais entre le sentiment d’avoir des super pouvoirs et d’être dans un rêve… un rêve à vrai dire pas très éloigné d’un cauchemar (rires). Quoi qu’il en soit, tout s’est merveilleusement déroulé jusqu’à la fin. Je ressentais alors comme un sentiment de dédoublement.

Vous aviez le trac ?

À l’opéra, j’ai l’impression d’être protégée par mon personnage, et le trac que je ressens est un état qui finalement m’aide.

Au tout début de l’opéra, alors que vous chantiez encore en coulisse, on a eu l’impression que la voix avait du mal à se stabiliser.

Cette entrée est déjà difficile vocalement, car très soutenue dans les aigus. Cela a été le seul moment inconfortable de toute la représentation, car j’étais en bord de scène ; j’ai été placée là au tout dernier moment et, de surcroît, à un endroit d’où je ne voyais pas le chef ! Puis, l’anxiété s’est envolée et cela a été comme magique… ce qui n’est pas surprenant, car je suis d’une nature qui aime à être poussée dans ses limites.

Mais, en ce 21 novembre, Butterfly était encore votre premier… et seul rôle.

Effectivement, ma première scène avec public avant Butterfly à Saint-Étienne avait été une nymphe dans Rusalka à l’Opéra de Limoges ; et encore, c’était là, dans une configuration très particulière, filmée et sans public. J’avais donc une toute petite expérience, mais, en même temps, l’impression d’avoir fait ça toute ma vie !

Vous êtes sortie du Conservatoire, il y a 5 ans. Que s’est-il donc passé depuis ?

Je dois dire que cette période a été difficile avec une longue série d‘auditions à l’issue desquelles je n’étais pas retenue. J’ai réalisé des récitals, mais c’est tout autre chose. L’on me reprochait notamment d’être trop jeune pour la voix lyrique qui est la mienne. On a prétendu que je serais un feu de paille, on m’a comparée à Alexia Cousin (qui a arrêté sa carrière prématurément)… C’était comme si les gens attendaient et avaient peur…
Il fallait qu’un premier directeur fasse le premier pas et que les autres suivent derrière. C’est ce qui s’est passé avec Saint-Étienne qui a été le déclencheur. Monaco a suivi, puis les rôles dont je vais vous parler et pour lesquels je n’ai pas fait une seule audition… Bien sûr, Giampaolo Bisanti et Jean-Louis Grinda ont aidé, après Monaco. Je suis vraiment contente d’avoir rencontré Bisanti avec qui je dirai que je partage un peu la même énergie.
Je ne vais cependant pas vous cacher qu’avant ces Butterfly, j’ai failli tout laisser tomber. J’ai, heureusement, été bien soutenue par Mme Bazzoni-Bartoli (la mère de Cecilia), par ma professeure Maryse Castets ainsi que par une bonne fée qui se nomme Béatrice Uria-Monzon et qui n’a jamais cessé de croire en moi. Mais franchement, cela a été difficile jusqu’à même me provoquer des aphonies psychosomatiques.

Comment aviez-vous décroché le rôle de Butterfly à Saint-Étienne ?

Grâce à Béatrice Uria-Monzon, précisément. Lors de l’audition, j’ai chanté l’air « Un bel dì vedremo ». Le soir même, l’on me disait que c’était bon. Mais cela ne s’est pas concrétisé tout de suite. Je suis alors partie pour Vienne et j’ai été prise en charge par un nouvel agent (Laurent Delage). Il a vraiment bien travaillé et enfin, un an après, a « débloqué » cette Butterfly.

Qu’avez-vous fait depuis ?

En mars, j’ai interprété Elle dans La voix humaine à l’auditorium de Milan. Cela s’est très bien passé, même si c’était intense. Il y a eu deux représentations, mais nous n’avons pas eu beaucoup de temps de répétitions. C’était avec Giuseppe Grazioli qui est le directeur musical de l’Opéra de Saint-Étienne. Nous nous étions très bien entendus sur Butterfly et il a ainsi réalisé ce projet, mis en espace par Louise Brun.
Le 6 mai, à la Philharmonie de Paris, j’ai participé à un concert avec Joe Hisaishi, le compositeur de Princesse Mononoké (réalisé par Hayao Miyazaki et le studio Ghibli).

Puis, il y va y avoir Musiques en fêtes sur France 3 dans lequel j’interviens à quatre reprises. Alain Duault me suit depuis un moment. J’ai fait Fauteuils d’orchestre, il y a quelques semaines. C’était ma première expérience télé. J’y ai interprété l’air de Liu dans Turandot. Ce sera diffusé en septembre.
Puis donc ce Musiques en fêtes ; d’une part, c’est magique de chanter au Théâtre antique d’Orange et j’aurai, en plus, la chance d’être habillée par Stéphane Rolland donc c’est vraiment une grande chance ! Je chanterai « C’est l’amour… » des Saltimbanques avec Marc Scoffoni puis l’air de La Wally, suivi du duo de Saint-Sulpice de Manon avec Kevin Amiel. Je termine par le trio du Trouvère de Verdi avec Marcelo Puente et Jérôme Boutillier.

Et ensuite ?

Ensuite, j’ai une longue pause, car j’enchaîne avec quatre productions en six mois d’affilée, à partir de janvier 2023, avec trois prises de rôles.
Il y aura Micaela à l’Opéra de Marseille, puis Alice Ford dans Falstaff à l’Opéra de Nice, Butterfly à Francfort et, enfin, Blanche de la Force à l’Opéra de Liège. Ce seront donc des styles différents avec Bizet, Verdi, Puccini et Poulenc.
Puis il y aura une croisière d’une semaine en compagnie d’Alain Duault, avec Antoine Palloc au piano. Ensuite, mais je ne peux pas encore donner les maisons concernées, ce sera L’enfant et les sortilèges, Liu peut-être, et Butterfly à nouveau…

Finalement, c’est la Butterfly de novembre qui a débloqué beaucoup de choses… Cela s’est-il produit tout de suite ?

Assez vite, en fait ! Dès que Monaco a été terminé, le téléphone de mon agent a beaucoup sonné. Puis, pour des raisons diverses, j’ai changé d’agent.
Je suis désormais chez IMG et j’en suis très heureuse. J’ai un contact très direct avec mon agent qui est un ancien chanteur. Cela crée une véritable empathie et c’est vraiment reposant, car il est vraiment à mes côtés et il connaît le métier. Je me sens vraiment comprise.

Vous en profitez aussi pour être spectatrice. Dernièrement, vous étiez présente à la soirée de gala à l’Opéra de Paris avec Renée Fleming.

Oui, et j’ajoute que j’ai mis trois jours pour m’en remettre ! Ah, cette scène finale de Capriccio ! Je vais vous dire quelque chose qui parait un peu surprenant, mais Fleming m’a sauvé la vie…

Ah ?…

Je suis allée la voir après le concert et le fait que nous soyons dans la même agence, ça aide… Et j’en ai profité pour lui glisser que son livre m’a beaucoup aidée. Elle a, en effet, écrit un livre dont le titre est « Renée Fleming, une voix ».
Quand ça n’allait pas du tout dans ma vie, que j’avais des refus les uns après les autres, ma meilleure amie, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (mezzo-soprano) m’a conseillé de le lire. Mais je n’avais pas du tout envie de lire une success story, vu la phase dans laquelle je me trouvais. Je me dirigeais vers New York où j’avais un concert prévu à Carnegie Hall. Ce fut une très mauvaise expérience, je devais tout payer, le pianiste a annulé et a été remplacé par un jeune pianiste qui est arrivé cinq minutes avant, car il voulait que je le paye le double. Bref… Rien de cohérent !
C’est donc dans cette période-là que j’ai lu le livre de Renée.
Elle y raconte ce qui lui est arrivé et elle le raconte sans barrières. Il se trouve qu’elle est passée par beaucoup de galères. Et, en la lisant, j’ai eu l’impression de lire mon histoire. Hormis le fait qu’elle ait également galéré pour sa voix alors que je n’ai pas eu ce problème. Elle a vraiment eu des difficultés à construire sa technique. Elle n’avait pas les aigus, elle rencontrait des problèmes avec ses graves. Elle a dû retravailler, même quand sa carrière était bien établie. Et finalement,  chaque fois qu’il m’arrivait quelque chose, je pensais à elle, ce qui m’a énormément aidée. Sans cela, j’aurais vraiment arrêté et peut-être même pire, puisque que la musique était toute ma vie et que j’aurais alors été en échec.
Cette femme a une humilité, un quelque chose que d’autres ne possèdent pas. Ce soir-là à Garnier, pour moi, ce fut la féerie totale. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer…

Pour Fleming, il y a eu aussi des choix de rôles très bien pensés. En comparaison, il y a beaucoup de jeunes artistes qui sont partis tout feu, tout flamme et qui ont rapidement rencontré des difficultés.

On ne peut pas tout chanter ! Même si le rôle de Butterfly, c’était tôt pour moi, j’y étais crédible. Le bel canto serait plus compliqué pour moi. Il faut être bien conseillé et être intelligent.

Parfois, les agents ne poussent-ils pas trop les artistes ?

Les bons agents, non normalement, car, en termes de rentabilité, ils ont intérêt à avoir un artiste le plus longtemps possible. Avec IMG, je ne m’inquiète pas.

Sur les rôles que vous allez aborder, quelles sont les connexions ?

Je n’en ai aucune pour le moment avec Micaela, car je pense que, dans mon for intérieur, je suis plutôt une Carmen (rires). Il faudra que je me l’approprie, que je ne la joue pas « neuneu », mais, de ce point de vue-là, je fais confiance en Jean-Louis Grinda qui sera notre metteur en scène. Le rôle est court ; elle ne fait que passer, donc c’est un rôle compliqué. Le duo avec Don José est terrible. Mais je vais faire en sorte que l’on comprenne que Don José hésite entre Micaela et Carmen (rires).
Alice Ford, ça me plaît beaucoup, car c’est un personnage pétillant. Il y a une dynamique de groupe et ça va jusqu’au sextuor. C’est drôle et cela me permet de mettre les premiers pas chez Verdi qui est encore un compositeur qui me fait peur.
Pour ma voix, l’empreinte n’est pas aussi instinctive que pour Puccini. Donc commencer par Alice Ford et rester dans ce rôle un petit moment peut assez bien me convenir.

Chez Verdi, il y a beaucoup de tessitures de voix…

Oui précisément et je ne voudrais pas que l’on me propose tout de suite des choses qui me font prendre des risques.

Mais, par exemple, lorsque l’on pense à Butterfly, l’on pense à Traviata

Je sais que je pourrais le faire, mais il ne faudra pas attendre de moi un contre-mi bémol !

Les spectateurs ont parfois tendance à juger l’artiste sur cette seule note de fin de l’acte I, note qui n’a, au demeurant, jamais été écrite par Verdi.

Oui, comme si tout ce qu’on avait fait avant n’avait servi à rien ! Mais alors qu’est-ce que vous préférez ? Un cri balancé ou un beau si bémol, bien rond, bien chaud ?
Pour les sopranos lyriques, le mi bémol, c’est notre limite ! Alors je l’ai, car je fais ma gymnastique quotidienne ; mais je ne vais pas me stresser tout le premier acte, sachant que je dois absolument le sortir ! Et en plus, le Sempre libera, est fatigant et on arrive crevé à la dernière note.

Et on imagine Bohème aussi évidemment.

Ah ça ! Mimi, c’est un rôle que je vise.

Mais des sopranos disent que Butterfly, c’est plus difficile que Bohème et vous avez commencé par Butterfly

Qui peut le plus peut le moins ! (rires)
Dans Butterfly, il y a l’acte I puis, ensemble le II et le III et heureusement qu’il y a un entracte après le I, car le duo d’amour est vraiment difficile ! C’est dur comme opéra, mais je ne connais que ça !
Dans Puccini, j’ai évidemment d’autres rêves. Et j’aimerais Strauss, j’aimerais Le Trouvère, mais beaucoup plus tard. Et il y a un rôle que j’adorerais, c’est Clorinda dans Cenerentola, car j’aime rire, j’aime l’humour sur scène. Juste faire la méchante sœur, ce serait un plaisir absolu !

Visuels : © Marc Larcher

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