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Festival DIRE à La rose des vents : Une deuxième journée féminine, cocasse et souvent très concrète!

Festival DIRE à La rose des vents : Une deuxième journée féminine, cocasse et souvent très concrète!

11 mars 2021 | PAR Yaël Hirsch

Après de (très) nombreux remaniements (lire notre interview de Marie Didier et Aurélie Olivier), la 2e édition du Festival DIRE imaginé par La rose des vents et Littérature, etc. et resserré en deux jours, a bien eu lieu pour les professionnels avec un atelier d’écriture en ligne.

Nous avons ainsi assisté avec délectation au deuxième après-midi de spectacles, où Véronique Pittolo, Amédine Sèdes, Stéphanie Vovor, Olivia Rosenthal et Keti Irubetagoyena nous ont fait entendre des mots crus, modernes qu’elles ont promenés comme des miroirs sur scène. La rose des vents ouvrait donc ses portes aux professionnels ce mercredi 10 mars, comme elle l’avait fait le dimanche 7 mars. En deux jours, plutôt que sept, c’est vraiment tout l’esprit et les lettres du Festival DIRE qui se sont exprimés, malgré toutes les difficultés. L’objectif de DIRE, c’est de donner à entendre de nouvelles écritures sur scène. Ce mercredi après-midi, nous avons donc assisté à de bien belles « premières fois ». Et avons donné toute notre attention aux mots et aux femmes, si charismatiques, qui nous les ont portés. 

Véronique Pittolo pose des questions justes à son amant Norbert

Tout a commencé dans la petite salle avec un one woman show de l’auteure Véronique Pittolo, née dans la région, à Douai. Alors qu’elle avait animé la veille un atelier d’écriture pour 12 personnes sur zoom, c’est en simple T-shirt et avec une présence tout de suite magnétique que cette femme de lettres, mais aussi d’images (elle est critique d’art) est venue partager, en dialogue avec une voix off et dans un chouette univers visuel des extraits crus et justes de son dernier roman A la piscine avec Norbert (Seuil). La narratrice a la cinquantaine et lutte fort heureusement plus contre les clichés que contre les ridules. Néanmoins, la piscine l’aide beaucoup dans ce deuxième combat, notamment lorsqu’elle y va avec le compagnon rencontré sur Meetic, Norbert, la soixantaine, beaucoup moins littéraire qu’elle, plein de bon sens et qui de partenaire fougueux et expérimental devient peu à peu un Jacques le fataliste pour sa maîtresse… Avec beaucoup d’humour, d’engagement et surtout un charisme fou sur scène, Véronique Pittolo interroge notre temps et notamment ce qu’est le féminisme pour une génération de femmes à qui l’on a dit dans le sillage de mai 68, que la liberté c’était de baiser. La remise en cause de la doxa est d’autant plus nuancée que les mots sont crus. 

Les irritantEs en ébauche d’embauche bien embouchée

Presque sans transition la table de Véronique Pittolo devient un open space impersonnel.  Enfin, non, c’est faux, l’on commence de l’autre côté de la chaîne, sur la table de la cuisine  chez la jeune femme tétanisée qui a un entretien d’embauche pour un job aliénant qui ne lui parle absolument pas, mais dont elle a besoin pour manger. Sa bonne copine mieux adaptée parvient à lui transformer une lettre de motivation poussive en machiavélique somme de jargon de positive thinking irréfutable. Partant d’une observation de terrain très fine, Amédine Sèdes et Stéphanie Vovor ont le génie de jouer avec les mots du milieu de la grande entreprise pour s’en éloigner petit à petit et livrer, dans une performance qui fuse de mots tous très justes, l’intimité des aliénées. Interviewées, exploitées, promues quand elles marchent et crèvent, les « collaboratrices » sont sans cesse en porte-à-faux entre des aspirations privées qu’elles n’arrivent même plus à cerner et le dogme de l’adaptation à la culture d’une entreprise. Une entreprise qui sous couvert de venir en aide aux personnes fragiles par un standard téléphonique est, en fait, une immense boite noire de cynisme… L’humour est au rendez-vous, prévenant tous les contre-dogmatismes, les jeux de rôles sont assez bluffants, une petite veste changeant les personnages, et Les irritantEs immerge le public dans cette vie en grande entreprise avec un questionnaire à la Glamour ou Cosmopolitan, mais qui pose crûment les questions de notre propre adaptabilité dans l’univers impitoyable du travail. Nous avons hâte de voir la suite de ce travail initié avec le projet du Centre Wallonie Bruxelles, LABO_DEMO. 

Face à notre propre merde, avec le sourire et le duo Olivia Rosenthal et Keti Irubetagoyena

La dernière performance de la journée avait lieu dans la grande salle de la Rose des vents. Après un cycle sur l’enfermement, la  chercheuse Keti Irubetagoyena a demandé à la romancière et codirectrice du master de création littéraire de Paris 8 Olivia Rosenthal de l’accompagner pour son nouveau cycle « Manger ». Et les deux femmes ont commencé par le bout du tuyau en se posant la question du caca. Après un an et demi de recherches, la performance était une première, et aussi un work in progress dans lequel elles nous ont complètement embarqués. Et tout commence par les mots, qui sont ceux d’Olivia Rosenthal en pleine ébullition de recherche non pas sur la merde comme transgression à la Sade, mais sur la merde quotidienne et sur ce que notre rapport quotidien d’une « extrême banalité » à notre matière fécale signifie. Les deux femmes sont derrière une table, pour une conférence. Les témoignages recueillis sont bruts, le PowerPoint et les vidéos passées sur l’écran sont très simples, le travail d’un vidéaste ne sera fait qu’en aval du message et de l’incroyable performance d’ Olivia Rosenthal qui commence tout en timidité pour percer dans l’ironie avec une chanson tout à fait kitsch sur nos communes basses fonctions avant de s’illuminer dans une démonstration qui ne laisse pas tant de place à l’errance ou à l’erreur. 

En écartant la transgression et la pathologie psychiatrique le discours avance en arguments bien moulés (si l’on peut dire) 1/ Il faut sortir la merde du dédain dans laquelle elle est placée, même Rabelais et Montaigne l’ont fait 2/ Révisons nos préjugés sur le caca, ce n’est pas une masse informe que l’on laisse car il n’y a plus rien à en tirer : enzymes et bactéries peuvent sauver 3/ L’anus et la bouche correspondent dans une grande valse où le cri des sportifs soulage le périnée et une cérémonie de Haka aussi bien que l’imagination d’un caca collectif joyeux comme à Notre-Dame des Landes crée du lien social. Bref, on feuillette Foucault, on sort des usages des plaisirs pour réfléchir à ceux de la merde et on se dit que ceux-ci aussi peuvent être politiques… Une démonstration fine, pleine d’ironie, où les mots les plus complexes et aussi les plus inavouables sont dits avec une si jouissive articulation qu’on est presque prêt à s’engager au parti de la défécation avec les deux artistes. Chapeau bas au souffle, à l’audace et à la performance sur scène d’Olivia Rosenthal qui nous a transportés, fait rire et réfléchir.

À l’issue de ce contre-pied magistral aux fameuses « mesures sanitaires »,  qui les a mises en cause rien qu’avec des mots, on sort de la Rose des vents avec un immense sourire aux lèvres. Avoir entendu des mots crus et justes sur scène, des mots qui s’ancrent dans notre quotidien pour le dépasser, cela faisait si longtemps que cela ne nous était pas arrivé. Sans aucun tragique, avec beaucoup de finesse d’esprit, mais aussi de corps résonnant et raisonnant sur scène, les 5 artistes que nous avons vus hier nous ont libéré de l’espace pour penser. Cela n’allait pas sans le DIRE et c’est tellement mieux en le disant! Nous souhaitons à nos lecteurs de vite découvrir ces trois performances qui auront encore bien évolué dans  ils les découvriront. 

visuel : affiche du festival DIRE

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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