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Marie Didier et Aurélie Olivier nous parlent de la deuxième édition du Festival DIRE qui a lieu pour les pros les 7 et 10 mars

Marie Didier et Aurélie Olivier nous parlent de la deuxième édition du Festival DIRE qui a lieu pour les pros les 7 et 10 mars

03 mars 2021 | PAR Yaël Hirsch

Après un grand succès pour la première édition en 2020, DIRE devait avoir lieu en janvier dernier à La rose des vents pour une deuxième saison révélatrice de talents d’écriture et de scène d’aujourd’hui. Les conditions sanitaires ont forcé ses fondatrices, Marie Didier, directrice de La rose des vents et Aurélie Olivier, directrice de l’association Littérature, etc., à repousser et condenser les représentations, ainsi que les dédier aux professionnels les 7 et 10 mars. Elles nous parlent de leur programmation un peu réduite, et d’un festival qui continue de grandir, avec et malgré les conditions actuelles du spectacle vivant.

Comment avez-vous recomposé cette deuxième édition de DIRE ?

Marie Didier : Le festival devait avoir lieu en janvier alors qu’en décembre, nous avons eu un moment l’espoir de rouvrir avant les fêtes de Noël et que tout allait se remettre en ordre de marche pour ça; donc on était prêts pour le mois de janvier. Le programme était conçu et prêt à partir chez l’imprimeur ! Mais nous avons dû actionner le plan B en déplaçant le festival début mars. Avec Aurélie, nous nous sommes partagées le travail. Quand nous avons vu que nous ne pouvions pas rouvrir, nous nous sommes interrogées sur un maintien partiel de la programmation pour les professionnels. Il y avait beaucoup d’artistes de la région dans le festival et cela nous a semblé juste que les pros et la presse puissent découvrir leur travail. Dans la programmation du dimanche 7 mars, nous avons prévu Jeanne Lazar, Thomas Suel et Simon Allonneau qui sont tous les trois metteurs en scène, poètes et auteurs implantés dans les Hauts-de-France. Et l’après-midi du mercredi 10 mars a été maintenu pour une toute autre raison, tout aussi cohérente : il s’agit de trois performances qui sont vraiment emblématiques du festival en mettant en avant des auteurs émergents qui proposent des tentatives scéniques. Olivia Rosenthal performe des textes qu’elle a écrits, Véronique Pittolo est une auteure émergente et underground qui est en train d’accéder à une certaine notoriété. Tout ce que l’on a maintenu, on l’a maintenu finalement pour garder l’essence du festival et pour que les artistes puissent être vus. Et finalement, au niveau de la programmation, nous n’avons pas perdu grand-chose de l’édition originelle ; une seule artiste n’était plus libre mais nous avons réaligné les emplois du temps et recomposé.

Qui peut en tant que pro assister à DIRE cette année ?

M.D. : Il faut avoir une bonne raison professionnelle de venir voir les propositions du festival, mais cela peut être très large : un.e directeur/directrice de médiathèque pourrait se déplacer pour ça, un.e programmateur/programmatrice de théâtre, un.e professionnel.le de la diffusion scénique ou enseignant.e qui voudrait organiser un atelier d’écriture plus tard avec ses élèves… Tout le monde cherche des formes nouvelles et encore plus en ce moment.

Comment vous êtes-vous êtes rencontrées toutes les deux ?

A.O. : Nous nous sommes rencontrées en 2019. Lorsque Marie a pris la direction de La rose des vents, elle a entendu parler par l’autrice Emmanuelle Pireyre de l’association Littérature etc. que je dirige et qui travaille sur la littérature contemporaine depuis 2013, de plus en plus intensément chaque année, et qui est née à Lille. Nous nous sommes rencontrées, nous avons échangé sur nos rapports à la littérature et à la scène et au fur et à mesure des discussions nous avons imaginé un festival où se rencontrent ces deux cercles de la scène et de la littérature de manière intense. Il y avait beaucoup de points de rencontre, nous avons partagé nos univers et tout a été pensé d’un commun accord.

Pourquoi avez-vous appelé le festival DIRE ?

M.D. : Aurélie a trouvé ce titre. Il s’agit en effet d’exprimer des manières de dire le monde qui ne sont pas assez vues sur scène.

A.O. : Oui, elles ne sont pas assez présentes. Dire c’est par ailleurs le titre d’un recueil d’une poétesse qui n’est pas assez connue, qui s’appelle Danielle Collobert : je l’avais entre les mains et cela m’a semblé évident. En même temps, il y a aussi l’idée de se risquer à dire, puisqu’il y a beaucoup de premières fois dans ce festival et notamment dans cette deuxième programmation. Nous avons d’ailleurs imaginé un partenariat avec le Labo-Démo, un projet du centre Wallonie-Bruxelles, qui nous permet de travailler avec trois écoles liées à la création littéraire et de donner au festival une dimension de « laboratoire » des premières fois .

Et quel est le lien avec le festival Next, qui est un autre temps fort de l’année à La rose des vents ?

M.D.: Next a connu sa treizième édition en 2020 et c’est un festival qui est beaucoup plus orienté vers les arts de la scène et l’innovation scénique, à la recherche des jeunes talents européens et internationaux. Nous sommes cinq co-organisateurs et travaillons de manière collégiale pour construire une programmation d’une quarantaine de spectacles, avec une couverture de territoire extrêmement large (plus de 25 théâtres partenaires). Donc cet événement n’a rien de comparable dans son contenu et son amplitude. Le petit point commun ce serait d’aller chercher du côté de ce qui est en train de se faire…

Dans les deux éditions de DIRE, vous proposez à la fois de découvrir des artistes mais aussi de suivre des grands noms dans un répertoire nouveau …

M.D. : : Nous recherchons l’équilibre entre des propositions plutôt théâtrales, plutôt chorégraphiques, de performance, et des propositions qui sont plus du côté de la littérature, en tout cas de la littérature performée. Nous avons tous envie d’élargir les publics et de les faire circuler d’une œuvre à l’autre. La notoriété de certains invités participe aussi de cet élan. Par exemple, l’année dernière le public a pu voir Béatrice Dalle, Casey et Virginie Despentes sur scène dans Viril. Ce qui a ouvert le festival à un nouveau public qui a circulé dans hall de la médiathèque voisine et dans tous les espaces du théâtre.

A.O.: Et ce public a pu découvrir l’installation de Julie Gilbert : La bibliothèque sonore des femmes. Il y avait une vingtaine de téléphones anciens, avec un combiné, qui permettaient de décrocher et d’avoir un coup de fil de Virginia Woolf, Paulette Nardal, etc. et de revisiter le matrimoine littéraire. C’était très intéressant de mettre en parallèle ces deux propositions, parce que Béatrice Dalle, Virginie Despentes et Casey ont choisi des textes d’auteurs comme Leslie Feinberg, qui est une activiste trans américaine, ayant toujours vécu dans un milieu pauvre, qui est publiée dans une maison d’édition militante. Si Virginie Despentes peut attirer l’attention sur Leslie Feinberg, c’est génial !

Quand le public peut venir, vous proposez aussi des ateliers d’écriture…

M.D.: La mission d’un théâtre de service public c’est aussi d’encourager les pratiques artistiques. Proposer à un grand public de faire un atelier d’écriture avec Véronique Pittolo permet d’élargir les formes d’appropriations d’un travail artistique.

A.O. : L’idée c’est que l’écriture, ou l’idée d’avoir une langue  à soi ne soit pas la chasse gardée de certains. Même s’il y a des gens qui sont brillants, talentueux et qui ont développé l’écriture à un point tel qu’ils rassemblent 400 personnes pour entendre un texte inédit, l’idée c’est de partager cet art et surtout de rendre poreuses, voire de détruire, des frontières qui n’ont pas lieu d’exister.

DIRE a-t-il une identité féministe et/ou pour objectif la déconstruction de certains préjugés ?

M.D.: Le sujet du festival est de faire connaître ce que c’est d’inventer une écriture, de faire découvrir la créativité dans la langue.

A.O.: Je dirais la même chose. Mais il est vrai que quand on invente, il est difficile d’éviter la déconstruction. Et quand on s’intéresse aux textes contemporains, hors du panthéon de la littérature ou qui demanderaient peut-être d’être redécouverts, il y a forcément un moment où l’on cherche du côté des femmes. Les écrits des femmes étant restés longtemps peu visibles, quand on fait ce travail de chercher les choses intéressantes fatalement on tombe sur les femmes. Mais de manière générale la culture de l’écrit est assez discriminante. Tout le monde n’accède pas à l’édition, loin de là, et donc il y a toute une série d’œuvres qui n’arrivent pas à circuler dans les circuits traditionnels. Avec Marie, nous nous attachons à aller chercher ce qui y parvient tout de même et à le mettre en lumière. Par exemple, je ne pense pas que vous puissiez commander le livre de Simon Allonneau, La vie est trop vraie qui date de 2015. Mais il existe, il est incroyable et nous le programmons pour la deuxième fois, puisqu’il était déjà programmé l’année dernière ! Ce n’est pas du tout l’absence de publication ou de circulation qui l’arrête d’écrire. Il écrit vraiment au quotidien et parvient avec beaucoup de simplicité à toucher des endroits très forts par ses textes. C’est vraiment un poète en cela. Il a  sa langue et il parvient en même temps à dire des choses que personne ne dit, qui vont toucher profondément, très directement, le tout sans aucune emphase. C’est compliqué de le décrire… Il est impossible de le placer dans une filiation, une tradition…

Quels autres artistes émergents sont mis en avant par cette deuxième édition de DIRE ?

M.D.: Jeanne Lazar propose Jamais je ne vieillirai. C’est une metteuse en scène d’une trentaine d’années et ce sont ses premiers spectacles. Ici, elle s’intéresse à Nelly Arcan et Guillaume Dustan, deux figures de la littérature dite underground, mais qui sont néanmoins des figures hyper médiatisées, avec ce paradoxe que leurs livres personne ne les lit, mais leur visage tout le monde les connaît parce qu’ils traînent sur tous les réseaux sociaux. Ils ont été acteurs de moments emblématiques de la culture télévisuelle populaire. Ils étaient invités dans des émissions, on s’intéressait à leurs enveloppes corporelles et à leur côté un peu provocateur, au moins autant qu’à ce qu’ils écrivaient. Jeanne Lazar les incorpore dans un spectacle de théâtre qui prend la forme d’une émission de télévision avec un travail sur ce qu’ils ont voulu dire et comment, avec leur sensibilité à eux, ils implosaient dans les systèmes de leur époque. Elle a réussi un travail très fin de théâtre en mettant sur scène non pas les textes mais leur essence.

A.O.: Je trouve Les irritantes d’Amédine Sèdes et Stéphanie Vovor passionnant et très incarné sur le monde du travail : elles sont d’autant plus drôles qu’elles parlent de ce qu’elles ont vraiment vécu. Un autre auteur de la région à découvrir est Thomas Suel. On pourrait classer son œuvre du côté de la poésie sonore. Il travaille notamment sur les langues et les accents du Pas-de-Calais. Il travaille vraiment la langue en poète et tisse tout un univers, tout en réhabilitant ces accents, ces mots déclassés, qui ne sont pas assez légitimes socialement…

Est-ce que vous avez le cœur de vous projeter sur une troisième édition ?

A.O.: J’ai encore laissé il n’y a pas si longtemps un message euphorique à Marie concernant un artiste que j’aurais aimé programmer. Je suis un peu dans le déni… le déni euphorique !

M.D.: Même si nous repoussons le moment du retour près des publics depuis plus d’un an, nous nous projetons tout de même en janvier 2022. Une petite graine qui est plantée et continue de germer, c’est irrépressible en fait. C’est l’instinct de vie, tout simplement.

visuel : Photo du spectacle Jamais je ne vieillirai de Jeanne Lazar © Mona Darley

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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