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EKINOX : la Fête des rêves à Aumetz

EKINOX : la Fête des rêves à Aumetz

29 septembre 2022 | PAR Cloe Bouquet

Le samedi 24 septembre, à l’occasion de Esch 2022- Capitale européenne de la culture, la place du village d’Aumetz (et ses alentours) s’est transformée à l’initiative du NEST (centre dramatique national transfrontalier de Thionville – Grand Est) en une scène gigantesque pour une soirée autour des rêves, EKINOX, à la croisée des arts et des sciences.

L’ouverture

Après avoir été invités à nous assoir à table par des comédiens, s’élève le chant d’un choeur d’hommes a cappella, « les Voix de l’Est ». Les harmonies, les basses rondes et puissantes rappellent la musique religieuse.

C’est dans cette ambiance que le maître de cérémonie introduit le thème de la soirée et que les comédiens commencent à nous raconter les rêves des habitants d’Aumetz, de Thionville et de Rumelange.

Un père a ainsi rêvé que le doudou de son fils lui volait sa trottinette – et un homme déguisé en nounours passe devant nous sur une trottinette. L’immersion dans l’univers onirique passe également par les interventions de l’anthropologue Arianna Cecconi, qui nous explique qu’au Pérou, la première chose que l’on fait le matin, c’est se raconter ses rêves, en lesquels on place un pouvoir de prémonition.

Mais quelles que soient les cultures, il y a des rêves récurrents ; se retrouver nu en public, l’expression d’une vengeance qui peut passer par des inversions de pouvoir, comme celle du patron et de l’employé – l’un d’entre eux, nous dit-elle, avait rêvé que son supérieur faisait la vaisselle chez lui -, un conducteur de train absent ou défaillant…

Si le travail est tellement présent dans nos rêves, c’est sans doute qu’il a fortement impacté notre sommeil. Les sacro-saintes 8h ne sont apparemment pas si naturelles que cela, et nées avec la révolution industrielle. Auparavant, le sommeil était plus entrecoupé. C’est avec un certain rythme social que s’est imposé ce rythme de sommeil, et de plus en plus de personnes ont du mal à dormir la nuit aujourd’hui.

Autre élément intéressant, les nouveaux métiers fabriquent de nouveaux rêves. Ou les époques ! Les personnes âgées, par exemple, font des rêves en noir et blanc, ce qui n’est pas tellement le cas des plus jeunes… eux ont tendance à faire des rêves orchestrés comme dans un jeu vidéo. On peut donc penser que les médias ont influencé nos imaginaires, ou bien que ce sont ces derniers qui ont influencé nos médias…

Le banquet

« Le repas est prêt ! », nous annonce-t-on. Les plats sont servis en danse et en chanson. Le banquet a quelque chose de celui organisé par Lumière dans la Belle et la Bête. Pendant qu’on se régale, les comédiens continuent à raconter des rêves récoltés dans les villes voisines. Ils les narrent à côté de nous, à notre table, ou au micro au centre de la Place, dans un désordre ordonné, seul, à deux…

Après les rêves de travail, nous passons aux rêves de morts, le second grand thème récurrent de notre vie nocturne. Ressuscités, fantômes ou meurtres, les rêves sont propices aux actions violentes auxquelles on ne penserait peut-être même pas dans la réalité. A l’inverse, il peut arriver qu’une action des plus banales nous trouble en rêve… la qualité du spectacle d’EKINOX a été de nous rendre sensible, dans la vie éveillée, cette logique étrange et mystérieuse propre au rêve. De nous faire vivre, en quelque sorte, une rêverie, c’est-à-dire cet état intermédiaire extrêmement fécond dans lequel on s’abandonne suffisamment au vagabondage de l’imagination pour atteindre des choses nouvelles et profondes, et qui reste suffisamment conscient malgré tout pour que l’entendement les rattrape au vol et qu’elles ne soient pas oubliées instantanément.

Ces réflexions nous amènent progressivement du rêve vers le cauchemar ; là encore, son appréciation varie selon les cultures. En Guinée, on jette un oeuf dans un rond-point pour s’en débarrasser. Dans le même but, au Maroc, il faut offrir à manger à un inconnu…

La procession

« J’ai une question », a dit une comédienne lorsqu’Arianna Cecconi parlait. « Dans ma caravane, ici, pour récolter les rêves des habitants, je faisais toutes les nuits le même cauchemar : une femme allait être brûlée sur un bûcher et, avant de mourir, elle me regarde dans les yeux et me dit : « donne-moi tes peurs, je les emmènerai avec moi ». Est-ce que certains lieux sont propices à certains rêves ? ». C’est en tout cas ce qu’on croit dans certaines cultures, en effet, lui répond l’anthropologue.

Ce qu’on ne savait pas à ce moment-là, c’est qu’après le repas, les comédiens allaient nous projeter dans ce rêve en nous invitant à explorer le territoire, suivant un itinéraire qui permette de traverser la ville jusqu’au bord des champs. Sur une première scène, des musiciens installent une ambiance inquiétante, notamment grâce aux graves d’un violoncelle (musique composée par Olivier Mellano). Des comédiens sont présents sur cette scène (difficile de les voir lorsque le nombre de spectateurs s’élève à plus de 400), mais également parmi le public, qui de fait n’en est plus vraiment un mais participe de la performance. Ce ne sont pas que les deux sens habituels des arts qui sont sollicités, la vue et l’ouïe, mais également le goût (avec le banquet) et le toucher : les comédiens nous saisissent par les épaules, nous regardent dans les yeux ; pour renforcer l’effet d’immersion dans ce rituel, ils nous lavent les mains. Puis ils nous munissent de torches de feu, et nous continuons notre marche jusqu’à arriver devant un tunnel où le fameux sacrifice aura lieu. La comédienne qui joue cette femme en longue robe noire marche avec sa torche jusqu’au fond du tunnel, où se trouve le bûcher. Elle chante (magnifiquement) en même temps, et cela nous donne un tableau vivant d’une beauté troublante. Puis les lumières s’éteignent et se rallument : plus de femme, plus de chant, juste le bûcher chatoyant.

On éteint nous aussi nos torches et, sur le chemin du retour sur la Place, on aperçoit sur les côtés des dormeurs sur des lits itinérants, en pleine nature (installations de Claire Ruffin, de la Compagnie l’Insomnante). Après la poésie de cette exposition vivante, c’est l’heure du bal (et du dessert).

 

30 comédiens et musiciens, 80 choristes, cuisiniers et participants ont contribué à cette fête de village originale. Parmi eux, outre ceux déjà cités, Tuia Cherici, artiste vidéaste, Hervé Coqueret, scénographe du spectacle, la Compagnie Rara Woulib, chez qui l’art est conçu comme un prétexte à créer du lien, et les metteuses en scène Alexandra Tobelaim (du NEST) et Sophie Langevin, directrices artistiques de cet EKINOX.

 

Photos © Olivier Toussaint

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