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Alexandre Bloch & Blandine Lespinasse : « la musique française a toujours fait partie du répertoire de l’orchestre »

Alexandre Bloch & Blandine Lespinasse : « la musique française a toujours fait partie du répertoire de l’orchestre »

29 septembre 2022 | PAR Yaël Hirsch

Alors que le Concert d’ouverture de la saison a lieu avec la violoniste Isabelle Faust, le Jeune Chœur des Hauts-de-France et un programme qui mêle Britten et Holst, le chef d’Orchestre et Directeur Musical de l’Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch, et sa Directrice de la communication et des relations publiques, Blandine Lespinasse, nous parlent d’une saison riche, européenne, où l’orchestre dialogue avec les publics et les genres… 

Comment vous sentez-vous, à la veille de ce concert d’Ouverture de saison? Pouvez-vous nous parler du programme? 

AB : Ce sont deux compositeurs anglais qui font chacun face à leur époque. Holst est confronté au début de la Première Guerre mondiale, car il a écrit Les Planètes entre 1914 et 1916. Et Britten écrit le Concerto pour violon, en 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale. Il était déjà émigré aux États-Unis et a composé l’oeuvre pour un violoniste espagnol qui avait dû fuir, plein d’amertume, la guerre civile dans son pays. Holst est un fan d’astrologie qui sait exprime musicalement les planètes. Etonnamment, il compose au début de l’année 1914 le mouvement Mars qui représente la guerre, juste avant les premiers affrontements. Et la tension géopolitique est présente dans cette composition. Cette pièce qui a été écrite un an après Le Sacre du Printemps de Stravinsky reflète encore une période d’appétence pour les grands orchestres. Ce répertoire est complément nouveau pour moi, car je n’ai jamais dirigé ni Les Planètes ni Le Concerto pour violon de Britten. Cet appétit de découvrir toujours de nouvelles musiques me parait vraiment important, car cela me met dans une énergie différente pour transmettre cette musique aux musiciens puis au public.  

BL : Ces trois dernières années, nous avons aussi beaucoup parlé de l’émotion qu’apporte la musique en général au public et plus particulièrement la musique symphonique. Dans Les Planètes de Holst, nous avons la chance de passer par plusieurs étapes, par des émotions différentes, car chaque planète est différente donc chacune amène tout un univers qui lui est propre. 

AB : Hier je devais acheter une règle et, dans la devanture de la boutique, il y avait des gommes en formes de toutes les planètes du système solaire. J’ai encore mieux appréhendé leur taille, leur grosseur et leur poids. Donc après je suis revenu voir l’orchestre et leur dire : « Vous voyez vous ne pouvez pas jouer trop fort pour Mercure, c’est une petite planète, on la voit à peine ! »

Les trois grands thèmes de la saison sont : Vienne, la voix, la musique franaçise… Pouvez-vous nous en dire un peu plus? 

AB : En 2019, nous avions élaboré un cycle autour des symphonies de Mahler, oeuvres qui marquent l’un des âges d’or de Vienne, tout comme Mozart avant lui, puis Schönberg. Nous poursuivons dans cette veine essentielle pour l’histoire de la musique. Il est important pour moi de relier cette nouvelle saison aux cycles historiques que nous avons abordés précédemment. Nous proposerons même un Concert de fin d’année, qui a lieu un peu avant le Concert du Nouvel an mais qui s’inspire de cette tradition viennoise et qui sera dédié aux opérettes et Lieder autrichiens !

Par ailleurs, je suis très heureux d’associer dans un même programme, en décembre, en conclusion de notre intégrale Mahler, le Chant de la terre et la Symphonie de chambre n°1 de Schönberg. Le Chant de la terre est une symphonie qui n’en porte pas le nom. On y retrouve les élans lyriques des symphonies de Malher, encore plus impressionnants. C’est une pièce qui a été composée entre sa huitième et sa neuvième symphonie, tentant de conjurer le sort qui voulait que les grands compositeurs sont morts avant de terminer une dixième symphonie. Malheureusement, Mahler tenté lui aussi d’écrire sa dixième symphonie, mais il n’a pas dérogé à la règle… 

La musique française a également toujours fait partie du répertoire de l’orchestre. Nous en avons joué du Debussy, du Ravel… mais peut-être moins les compositeurs de la deuxième moitié du XXe siècle. A cette occasion, nous avons voulu illustrer un enregistrement que nous avons réalisé, il y a un an et demi, de La voix humaine de Poulenc. L’interprète du disque, Véronique Gens, est une très grande artiste, qui sera à nos côtés pour les concerts à Lille et à Paris. C’est d’ailleurs un immense plaisir d’être invités dans cette grande maison qu’est la Philharmonie de Paris.

Il est passionnant d’explorer le répertoire de l’orchestre qui est vraiment important, comparé au répertoire d’un soliste. Il inclut tous les concertos et les musiques symphoniques. Chaque semaine, j’apprends une nouvelle partition ! L’orchestre n’est pas forcément au courant que je travaille une pièce pour la première fois. Mais moi, je sens que mon investissement est différent. Je suis très excité à l’idée de découvrir une nouvelle partition, un nouveau compositeur. Je me suis récemment mis à Britten. Il y a également des œuvres que j’ai beaucoup jouées avec l’orchestre, comme le Concerto pour orchestre Bartók. Ce fut la première œuvre que je suis venu diriger lorsque j’étais seulement chef invité à l’Orchestre National de Lille, en 2014, puis je l’ai rejouée quand je suis devenu directeur musical. Cette saison, nous partons avec cette partition en tournée, à Salzbourg, où nous sommes invités en résidence pendant trois jours. Nous faisons également un grand cycle – si l’on peut dire – autour de la Symphonie fantastique de Berlioz, son œuvre phare. Nous allons la jouer à Erlangen et à Salzbourg, puis la reprendre de manière différente en mars. Je dis différente, car lorsque nous partons en tournée c’est avec un grand orchestre avec toutes les contraintes que cela peut induire en termes de changement de plateau ou d’instruments. Tout en restant dans une grande exigence de qualité artistique, nous irons au plus simple quand nous serons en tournée pour que cela se passe bien et que notre interprétation puisse au plus vite épouser des salles dont nous n’avons pas l’habitude. Par contre, lorsque je vais le refaire ici, à Lille ce sera plus dans l’optique d’enregistrer cette pièce.

Pouvez-vous nous parler des créations pour la jeunesse ? 

AB: La programmation a toujours été faite pour tous les types de public. Nous allons parfois faire des événements scolaires autours d’œuvre déjà au programme, par exemple, autour de la Symphonie fantastique. Nous allons aussi créer des programmes, des œuvres destinées à sensibiliser un public jeune, mais qui n’a pas l’habitude, qui ne connait pas l’orchestre. Pour cela, je suis ravi de voir que Dylan Corlay – un musicien multitalents, au-delà d’être un grand chef d’orchestre -, va amener une forme de concert différent avec son Concerto pour pirate dans lequel il est lui-même le pirate de sa propre histoire. En clair, ce sera superbe !  

Et le Rêve d’Ariane pour les enfants ?

BL :  Nous avions dû le déprogrammer à cause de la fermeture des salles pendant la pandémie. Il s’agit ici d’une programmation invitée autour du quatuor à corde. L’idée c’est de faire découvrir des instruments par petits groupes de manière ciblée. Nous programmerons également un Babysimmo, Émoi & moi pour les tous petits. C’est une proposition de Label Caravan avec qui nous avons déjà souvent collaboré. et qui sont spécialistes dans la musique pour les tout-petits. Ils sont régulièrement invités, car leurs propositions touchent la sensibilité. Ils travaillent à la fois sur la musique, avec des bruitages, des choses amusantes, pour montrer que l’on peut faire de la musique avec énormément d’éléments.

AB : En 2016, je suis devenu directeur de l’Orchestre National de Lille. À ce moment-là, j’avais deux enfants qui avaient 4 ans et 2 ans. Je regardais toujours les épisodes de La Petite Taupe avec eux, je me suis alors dis alors qu’il fallait que nous puissions proposer un format de ciné-concert court pour les tout petits !

BL : C’est aussi le moment où tu as voulu amener plus de formats d’atelier : la relaxation musicale pour les futures mamans, les ateliers parent-enfant qui sont des formats que nous développons aujourd’hui.

Pouvez vous nous parler des autres artistes en résidence ?

AB : Alex Nante est un compositeur en résidence déjà depuis l’année dernière. C’est encore un jeune compositeur, mais il est très prometteur. J’aime beaucoup la musique qu’il écrit, sa manière d’écrire et l’orchestration qu’il a amenée. Il a été formé par de très grands compositeurs actuels.

BL : Ce qui est chouette avec lui, c’est qu’il a une écriture très lumineuse !

AB : Il est aussi très proche de nombreux thèmes tels que la spiritualité, le yoga, les chakra… Son histoire à raconter est forte. 

BL : Pour Miroirs Étendus, nous les avions accueillis pour un concert-flash (c’est notre format de concert qui a lieu au moment de la pause déjeuné), il y a quelques années déjà. C’est une compagnie qui oscille entre Paris et la région Hauts -de-France. Miroirs Étendus est une compagnie dédiée à la création lyrique, qui s’associe à des artistes issus de tous les champs de la création pour imaginer des formes nouvelles et revisiter le répertoire classique. Nous les avions ré-accueillis l’année dernière, car François Bou, le Directeur général de l’ONL et Alexandre Bloch amènent des collaborations qui s’inscrivent dans le temps avec une idée de fidélité artistique. Lorsque nous travaillons bien ensemble, continuons ! Cette année cette compagnie est en résidence chez nous ce qui veut dire que nous allons être à leurs côtés pour la création de nouvelles pièces, notamment avec Alex Nante, car ils vont jouer ces œuvres à l’occasion du concert flash qu’il donnerons au mois de janvier. Et en mai, ils seront à nos côtés avec du Britten… les Illuminations. Cette rencontre sera l’occasion de confronter des univers différents, et donc, de proposer une vision nouvelle

Quelle vision avez-vous du chef invité ? Et comment travaillez-vous avec celui-ci pour l’élaboration du programme de l’année ? 

AB : Nous avons un premier chef invité, Jan Willem de Vriend, qui est présent depuis plusieurs saisons. Il est plus spécialiste de la période pré-romantique, voire baroque, et apporte une autre expertise sur l’orchestre. Grâce à cela, c’est un voyage que l’orchestre fait avec lui, pour deux ou trois concerts par saison. Cela contribue à façonner, à former l’orchestre à jouer avec une approche un peu différente. Nous avons néanmoins des enjeux différents : pour moi, ce qui m’importe, c’est de créer un répertoire pour un orchestre de 99 musiciens, tout en consolidant une relation avec les chefs de pupitre, notamment quand il y a de nouveaux musiciens qui arrivent (plus d’un tiers de l’orchestre s’est renouvelé depuis 6 ans). Pendant les répétitions, nous accordons beaucoup d’importance aux nouveaux musiciens, nous nous interrogeons sur la façon dont nous devons les intégrer. Il est important pour moi d’avoir une autre partie de la direction musicale, de ne pas seulement travailler sur le répertoire.

BL : Cet homme a, en plus de son talent, un capital sympathie auprès du public, ce qui crée une fidélité.

AB : Les chefs invités font partie intégrante de la richesse de la programmation. Car chaque chef voit la musique différemment et leurs genres sont d’une extrême diversité. Et nous avons aussi la chance, cette année, d’inviter de grands noms pour les chefs et les solistes. Ils me font même un peu peur ! (rires). Des chefs très installés comme Ono, ont la chance d’avoir joué tel ou tel répertoire presque cinquante fois et ils vont ainsi apporter leur expertise et leur expérience tant au niveau de l’interprétation qu’au niveau du son qu’ils vont vouloir créer avec l’orchestre.

Un petit mot sur le jazz ?

BL : Nous avions déjà accueilli  Erik Truffaz en récital au « Lille piano(s) digital » – que nous avions dû filmer ; sans personne dans la salle.

AB : Si, moi ! J’étais le seul dans la salle ! Et j’étais le seul à avoir vu qu’il était pieds nus (rires).

BL : Nous devions également l’accueillir pour une proposition avec l’Orchestre que nous avions imaginé en collaboration avec l’Aéronef et Tourcoing jazz. C’était au moment de la pandémie, le concert a donc été reporté à cette année.

Quant à Brad Mehldau, c’est dans le cadre des grands récitals que nous avions mis en place il y a deux saisons maintenant. Cette saison nous accueillons une proposition classique avec Hélène Grimaud et nous aurons du jazz avec Brad Mehldau.

AB: Parfois, il y a des artistes qui ne connaissent pas encore l’Orchestre National de Lille, mais qui sont enchantés de pouvoir venir faire un récital, car pour eux c’est une date en plus dans leur tournée.

BL : Jusqu’à maintenant nous avons surtout accueilli des pianistes pour les récitals-événement, mis à part le violoniste Nemanja Radulovi? qui connait bien Alexandre. Depuis il est revenu plusieurs fois et il est très apprécié par le public lillois.

AB : Et Nemanja vient avec nous en tournée début novembre, quand nous irons en Allemagne à Erlangen et en Autriche, à Salzbourg.

Visuel: ONL / Ugo Ponte

 

 

 

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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