Danse
L’ouverture fracassante de Latitudes contemporaines avec Meg Stuart

L’ouverture fracassante de Latitudes contemporaines avec Meg Stuart

09 juin 2022 | PAR Capucine De Montaudry

Avec un collectif de sept danseurs et deux batteurs, Meg Stuart propose au festival Latitudes contemporaines une ouverture apocalyptique. Cascade interroge la place de l’homme et du collectif dans un cosmos chaotique, ou l’équilibre est plus précaire que jamais. Le spectateur éprouve le bouleversement incessant d’un mouvement vital en perpétuelle réinvention. 

La scénographie, réalisée par Philippe Quesne, nous situe immédiatement dans l’infiniment grand de l’univers. Deux immenses structures gonflables couvertes d’un plastique où est représentée la galaxie ; deux filets pendus en l’air avec des morceaux de mousse qui ressemblent à du bois ; un très haut tremplin ; deux batteries ; enfin un grand coussin noir devant la scène. De la fumée se répand doucement pendant que le public prend place. 

Équilibre précaire 

Les danseurs entrent un à un, des sonorités vibrantes se font entendre. Dès le début, chacun joue sa propre partition. Leurs mouvements semblent le résultat d’une nécessité à l’œuvre. Pourtant, l’équilibre est constant : chaque action, chaque geste des uns a une incidence sur ceux des autres. Ils ne peuvent demeurer indépendant de ce collectif pourtant structuré par des liens ténus. Tous explorent les potentialités offertes par ce monde étrange. Certains escaladent les structures gonflables, parfois en tremblant, ou s’y jettent en faisant rebondir les autres. L’un des danseurs porte un casque de moto et un justaucorps ; il s’adresse au public en faisant des signes avec ses mains, droit comme un I. Un autre nous parle en anglais et ses mots tombent dans le tout. 

Leurs mouvements sont répétitifs, cycliques, comme s’ils cherchaient à épuiser toute cohérence. Parcourus par des spasmes robotiques, par une envie de courir aussi vite que possible, par des hurlements irrépressibles, ils évoluent dans un désordre qui les dépasse et dans lequel ils peinent à construire quelque chose. Chacun est doté de sa propre personnalité corporelle. La presque inexistence des interactions provient sans doute de cette impossibilité à tout réconcilier : c’est un chaos universel qui domine. Mais les connexions sont là, aussi profondes qu’invisibles. 

Structure cyclique et chaotique 

Le spectacle est structuré par trois mouvement successifs, de plus en plus courts. À chaque fois, il s’agit d’une montée vers un point culminant pendant lequel le temps est comme suspendu dans le même mouvement. Les percussions tambourinent, la musique est intense. Chaque danseur est en transe, figé dans un seul geste, une contraction qui se répète indéfiniment. Puis soudain tout s’arrête. Le silence revient. On croit au départ à un moment d’accalmie, mais pour se rendre compte très vite qu’une forme d’ordre s’était mis en place et qu’il faut tout recommencer. Le silence est comme une explosion, un retour à cet univers spatial qui ne laisse passer aucun bruit. 

Au cours du second mouvement a lieu une scène comique et très kitsch. Alors que l’on s’attendait à ce que tout soit fini, l’un des danseurs entame un discours larmoyant, accompagné d’un coucher de soleil projeté sur le décor et d’une musique mièvre. Il s’éternise, va voir les spectateurs du premier rang, nous parle de grandes vérités qui sonnent creux. Puis de nouveau ce mouvement ascendant et irrépressible. Les mouvements des autres danseurs, d’abord lents, s’accélèrent ; ils évoluent les uns par rapport aux autres, le son de la musique monte et les batteurs se remettent à jouer. Nouveau sommet, majestueux et grandiose. Avant que tout ne s’arrête. 

Les danseurs sont à terre. L’un d’eux est juché sur l’une des structures qui se gonfle et se dégonfle sans que lui ne bouge. Cette fois c’est une femme qui nous parle, du monde et de sa jeunesse, d’une scène d’amour entre ses grands-parents dont elle a été témoin. Les mouvements des danseurs ont quelque chose de vaguement sexuel. Tout est mécanique. Cette fois le point culminant est une scène orgiaque : l’un des danseurs apparaît nu, la femme qui parlait enlève son haut, deux d’entre eux ont des mouvements convulsifs du bassin. Ce troisième mouvement se clôt dans une magnifique luminosité ocre. Il y a de la fumée partout et les silhouettes se découpent dans cet univers en décomposition. Le chaos est total après cette folie sexuelle. Puis chacun sort, un à un, et le temps s’arrête. 

Cascade est une expérience éprouvante du chaos universel qui nous dépasse et dont l’on peine à rendre compte. Former un collectif, un « écosystème », ne permet pas de se soustraire aux forces à l’œuvre. Il s’agit d’un cycle en perpétuelle réinvention. Meg Stuart annonce ici avec fracas le ton d’un festival qui souhaite refléter les enjeux contemporains. 

Avec les danseurs Pieter Ampe, Jayson Batut, Mor Demer, Davis Freeman, Márcio Kerber Canabarro, Renan Martins de Oliveira, Isabela Fernandez Santana. 

Scéographie et conception lumière : Philippe Quesne. 

Dramaturgie : Igor Dobricic. 

Composition musicale : Brendan Bougherty. 

Batteries : Philipp Danzeisen et Rubén Orio. 

Costumes : Aino Laberenz. 

Texte : Tim Etchells. 

Visuel : ©Martin-Argyrogl

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Capucine De Montaudry

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