Danse

« Désintégration culturelle » / Nadine Baboy : Anatomie du métissage

« Désintégration culturelle » / Nadine Baboy : Anatomie du métissage

22 novembre 2019 | PAR Sylvia Botella

 

Nadine Baboy raconte pourquoi elle crée « Désintégration culturelle » version longue au KVS à Bruxelles – Prix Brussels Bijou 2017 -, recherche le métissage, dialogue avec ses origines tout en se déprenant d’elle-même pour mieux revenir à qui elle est. Une rencontre rare, vivifiante et trouée de sourires.

Comment est née « Désintégration culturelle » ?
J’aime dire que c’est la création du challenge. En 2017, le collectif Mangoo Pickel m’a demandé de créer une performance mixant danse, musique et poésie sur le thème de l’héritage culturel au Festival Close-Up – soutenu par Zinnema – au Musée juif de Belgique.
Au fond de mon cœur et depuis très longtemps, j’avais envie de parler de ma langue maternelle – le lingala – et de questionner mon déracinement. Je suis née au Congo et j’ai grandi en Belgique. Je parlais le lingala mais je ne le parle plus. Lorsque nous sommes arrivés en Belgique, mes parents ont choisi de ne pas entretenir ma langue maternelle afin que je m’exprime bien en français, et donc que je m’intègre mieux. Lorsque tu es « Noir » et que tu vis dans un pays de « Blancs », c’est important de s’intégrer, de ne pas voir d’accent, de parler correctement le français. Bien maitriser le français, sans accent, c’est « bien vu ». « Désintégration culturelle » traite de ça.

La création « Désintégration culturelle » révèle combien les frontières culturelles sont des interstices qui se meuvent et s’estompent dans la densité des rapports/fusion voix, corps et musique. Et dans leur négociation.
Pour parler du métissage, j’aime user de la métaphore. En peinture, le « rouge » et le « jaune sont deux couleurs distinctes. Lorsqu’on les mélange, on obtient une nouvelle couleur : le « orange » ; une couleur à part entière. On ne peut pas dire à la couleur orange : sois « rouge » ! Car le « orange » n’est pas « rouge ». Ou encore : sois « jaune » ! Car le « orange » n’est pas non plus « jaune ». Le métissage, c’est pareil ! On ne peut pas exiger de la personne métissée : sois « ça » ! Ou « ça ». Le métissage, c’est une nouvelle identité ; une identité à part entière, née de la fusion de diverses origines, de différentes couleurs de peau, etc.
Par ailleurs, dans mon travail artistique, j’ai toujours aimé « métisser » les genres, les pratiques artistiques, etc. Et on le voit bien dans « Désintégration culturelle », ma danse, mes gestes sont imprégnés du hip hop, du krump, du waacking, de la dancehall, des danses africaines (rumba congolaise, l’afrohouse d’Angola), des danses populaires métissées (flamenco, salsa, tango) ou de la danse contemporaine. Je me suis appropriée culturellement ces danses. Ce qui explique pourquoi lorsqu’on me regarde danser, on ne peut pas dire : Nadine Baboy, c’est du 100% hip hop. Ou du 100% afrohouse. Dans mon travail, la poésie s’emboite dans la danse, la musique et le chant. Et vice-versa. Le métissage, c’est ce qui me fait le plus vibrer artistiquement, aujourd’hui.

Il y a quelque chose de l’anthropologie de la fusion. À quel point est-ce important pour vous d’emprunter ce chemin-là ?
Cela fait partie intégrante de mon identité. C’est ma manière naturelle de m’exprimer. À nouveau, on essaie toujours de nous mettre dans des cases. Et c’est toujours pour notre plus grande frustration ! Car nous ne correspondons jamais tout à fait aux assignations. Par exemple, Je suis Congolaise ! Mais pas tout à fait ! Au Congo, je suis « la fille de l’Europe ». En Belgique, ma couleur de peau me renvoie toujours à mes origines congolaises. Que je le veuille ou non, en réalité, je ne suis pas assez Congolaise, je ne suis pas assez Belge, je ne suis pas assez Africaine. Et je ne sonne pas assez Européenne.
« Désintégration culturelle », c’est aussi ma manière de dire : d’accord, vous avez vos cases ! Voici la mienne !

« Désintégration culturelle » est comme une odyssée où vous emmenez les spectateurs pour leur montrer les lieux par lesquels vous êtes passée pour vous déprendre de vous-même et mieux revenir à qui vous êtes.
Au même titre que mon parcours de vie est un voyage, les spectateurs accomplissent ici aussi un voyage. J’entraine les spectateurs dans mon odyssée humaine et personnelle, faite de migration (du Congo à la Belgique), de rencontres humaines, d’échanges de pratiques artistiques, de découvertes d’autres cultures. Même en Belgique, j’éprouve le sentiment de voyager, tant c’est un pays cosmopolite, multiculturel. J’ai beaucoup appris de tout ça.
Je m’interroge également sur la quête des origines dans cette odyssée : comment puis-je renouer avec ma propre culture ? J’appartiens à une génération d’Afro descendant.e.s – je préfère dire d’Afropéen.ne.s – qui se vit déracinée. Beaucoup connaissent mal leur pays, leur continent d’origine. Beaucoup peuvent donc s’identifier à mon histoire, s’y reconnaître.
Certes, je traite de mes origines africaines dans « Désintégration culturelle ». Mais je pense qu’un Italien ou un Asiatique peut se sentir concerné par mon histoire. Car nous avons tous.te.s des origines multiples. Croire, nous faire croire qu’on appartient à une case, c’est un mensonge

La singularité de ce voyage, c’est aussi que les spectateurs sont toujours en train de découvrir quelque chose.
Dans « Désintégration culturelle », la découverte se déploie au fur et à mesure. Et elle agit par stratification. Tout n’est pas donné immédiatement. Tout se met progressivement en place. Les spectateurs expérimentent la création, étape après étape. C’est vraiment le canevas de « Désintégration culturelle ». L’étape d’avant permet d’être davantage réceptif, de mieux accueillir l’étape d’après.

Pour la philosophe Seloua Luste Boulbina, la décolonisation est moins un processus, qui suppose une évolution d’étape en étape, qu’un « travail sur soi ». C’est un peu ce que vous faites dans « Désintégration culturelle ».
« Désintégration culturelle, c’est le voyage au cœur de soi. Je veux traiter de la question de l’identité. On a trop tendance à réduire l’identité à un seul aspect : la culture, la couleur de peau, etc. Ici, j’ai envie de montrer que la quête de l’identité, c’est un parcours personnel. Je me recherche en tant qu’artiste, femme et être humain. Et ma quête renvoie aux questions que tout le monde se pose : qui suis je ? D’où est-ce que je viens ?
En ce qui concerne la question de la décolonisation, j’aimerais pointer l’importance de l’état d’esprit pour la traiter. Si on n’a pas pris conscience qu’on peut être libre, on demeurera esclave, on restera prisonnier. Certes, les chaines ont bien été réelles mais la liberté est là. Et nous pouvons, nous devons nous en emparer ! C’est un état d’esprit.

Du fait que « Désintégration culturelle » est un voyage, il semble que la réappropriation culturelle par le corps s’effectue ici très librement, presque apaisée, voire réparatrice.
Dans l’art, il y a quelque chose de très thérapeutique. Pour moi, l’art est un exécutoire. On peut dire que « Désintégration culturelle » est un spectacle thérapeutique et qu’in fine, il est réparateur. L’humain est ici un puzzle éclaté. Et rassembler, recoller toutes les pièces éparpillées, c’est réparer l’être entier qu’il est.

Est-ce qu’à l’instar de Kader Attia, vous pensez que le XXI e siècle sera le siècle de la réparation ?
Oui, le XXI e siècle sera le siècle de la réparation. Je remarque que les générations qui ont souffert à cause de la colonisation, se réveillent. Il y a – il me semble – un vrai (r)éveil des consciences par à rapport au véritable pouvoir qu’on détient, à la véritable beauté qu’on possède ! La réparation, c’est maintenant (sourires) !

DESINTEGRATION CULTURELLE LE 23 NOVEMBRE AU KVS À BRUXELLES

Visuel : © Karolina Maruszak. 

« The Father »,un road movie intense de Kristina Grozeva et Petar Valchanov
L’avant-première du nouveau film de Wang Quan’an au festival Un état du monde.
Sylvia Botella

One thought on “« Désintégration culturelle » / Nadine Baboy : Anatomie du métissage”

Commentaire(s)

  • Cécile de Ryckel

    Magnifique spectacle. Tenez moi au courant des prochaines représentations.

    novembre 25, 2019 at 11 h 47 min

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