Danse
Cinédanse : Mura Dehn, l’esprit qui danse

Cinédanse : Mura Dehn, l’esprit qui danse

03 septembre 2021 | PAR Nicolas Villodre

L’influence de Joséphine Baker est considérable. Ainsi, lorsque la danseuse russe Mura Dehn découvrit La Revue nègre à Paris, le choc esthétique qu’elle reçut fut tel qu’elle consacra le reste de sa vie à la danse afro-américaine. Un peu à la manière de Katherine Dunham, elle en chercha les origines, les reconstitua sur scène et les fixa par la caméra. Elle peaufina The Spirit Moves, œuvre filmique majeure, trente ans durant.

Le Savoy Ballroom

Mura Dehn n’a eu de cesse de filmer, à partir de 1950, les danses dites « sociales », pratiquement toutes d’origine noire-américaine, du Cake-Walk au Bebop, voire le Hip-Hop, ce que montre le portrait de la cinéaste signé Pamela Katz et Louise Ghertler, In a Jazz Way (1985). Elle boucla The Spirit Moves au milieu des années 80, peu de temps avant de mourir. La plupart des prises de vue en 16 mm noir et blanc ont été le fait de l’artiste suisse Herbert Matter (élève, entre autres, de Fernand Léger spécialisé dans le photomontage et la typographie, installé à New York). Elle prit son temps pour monter et postsynchroniser minutieusement chaque séquence, chaque scène, chaque plan – nous en retrouvâmes par hasard quelques rushes ou repentirs sur une table de montage de la Cinémathèque Française située au sous-sol de Chaillot, ce qui certifia son amitié avec Mary Meerson et Henri Langlois et prouva que son œuvre était toujours « en cours » et en tous lieux. Pour elle, la danse jazz continuait d’ailleurs sous d’autres formes, comme la break-dance qu’elle enregistra en caméra légère et en couleur. Le court métrage de Katz et Ghertler montre de jeunes hip-hoppers apparemment amusés ou surpris par l’intérêt que leur porte une dame d’un certain âge…

The Spirit Moves fut tourné par elle et Matter en cinéma muet dans un minuscule studio new-yorkais avec des danseurs professionnels et semi-professionnels évoluant sur fond blanc mais également dans ce qu’elle qualifia de « Sorbonne du jazz » : le Savoy Ballroom. En 1951, la revue française Jazz Hot publia un article de Mura Dehn intitulé « Les Noirs et la danse ». Charles Delaunay, le fils des peintres abstraits du même nom, qui animait la revue, rappela dans sa présentation le rapport étroit qui avait toujours existé entre le jazz et la danse – lien mis à mal par le bebop, musique à écouter ou à danser en solitaire dans la foule (comme notre techno) mais aussi par la disparition des orchestres de danse (remplacés par le disque). Dehn y évoquait notamment la naissance du Savoy, un dancing avec attractions qu’on appelait « la Piste » (The Track), qui devint le siège du fameux « 400 Club », endroit où l’on pouvait assister à un spectacle de choix, avec les meilleurs orchestres de jazz du pays et « pôle d’attraction de la danse » avec l’apparition du Lindy Hop en 1926, qui succéda au Charleston. Le Lindy Hop, dérivé de la Collegiale ou du Breakaway, connu sous l’appellation de Jitterbug, « absorba et conserva toutes les innovations de pas et de style ». C’était pour elle une sorte de « jazzification » de la polka ou du galop, avec le Charleston comme base.

Jazz Hot

Le Lindy Hop incorpora les Shimmy, Shim-Sham, Black-Bottom, Snake-Hips, Boogie, Truckin’, Suzy Q, Fish Tail, Pimp Walk, Sabu, Camel-Walk et Apple Jack. Le “maître” du Lindy Hop fut “Shorty George” Snowden, un petit homme à lunettes, trapu, qui louchait. Il créa les « routines », les suites de danse, dans lesquelles il introduisit des acrobaties. Un autre spécialiste, surnommé « Twisty mouth » (Bouche-de-travers), grand, mince, de peau foncée, « atteignait une vitesse d’exécution phénoménale » et créa un pas de Jig-Walk croisé. « Tiger Pants » apporta la saveur du Blues Gutbucket et dansait le Sheik, une sorte de « danse apache » du jazz. Al Liegens, ancien cireur de chaussures, « prince du rythme », faisait l’admiration des spectateurs blancs du Savoy. Whity fut le premier chorégraphe noir et y organisa la « première académie de danse noire » : il créa des groupes de danseurs, qu’il entraînait tous les après-midis et qui formèrent un cercle exclusif placé à la droite de l’orchestre. Leon James remporta en 1936 le championnat d’Amérique qu’était le concours du Harvest Moon. Whity eut son propre show, la Cavalcade du jazz, à l’Exposition universelle de New York. Après-guerre, Mura Dehn prit en quelque sorte la suite de Whity en créant l’Académie du Swing.

En 1960, dans un autre article publié par Jazz Hot, elle parla de son film sur l’histoire de la danse des Noirs américains, de 1900 à l’ère du Bebop, dans lequel elle cherchait aussi à restituer « le style authentique des grands danseurs de jadis ». En 1953, elle retrouva James Berry (l’un des Berry Brothers qui furent concurrencés au Cotton Club par les Nicholas Brothers), lequel ne dansait plus depuis la mort de son frère Nyas. Plusieurs passages mettent en valeur les ex-danseurs de Whity, Leon James et Al Minns, qui apparaissent aussi  dans le court métrage de cinéma direct réalisé par Roger Tilton (avec Bob M. Campbell et Richard Leacock à la caméra), Jazz Dance (1954). Outre le cake-walk, le charleston, le lindy et le bebop, sont présentés le big apple, le calypso, le mambo, le rock’n’ roll, etc. En sus des danseurs cités, nombre d’interprètes figurent dans le film : Dotty Adams, Jeff Asquiew, Leroy Appins, Pepsi Bethel, Teddy & Gigi Brown, David Butts, Millie Donni, Sandra et Alfred Gibson, Arnold Gregory, Dickie Harris, « Oaky » Milton Hayse, Edward Johnson, Thomas King, Frankie et William Manning, Pigmeat Markham, « Mama Lu » Louise Parks, Cuban Pete, Willy Ray, Baby Seales, « Scoby » Clarence Strohman, Sugar Sullivan, Tandaleo et Jackie, Gloria Thompson, A. Vasquez, Deborah Youngblood, Micky Wall. Que du beau linge!

Visuel : James Berry en 1958 dans The Spirit Moves de Mura Dehn.

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Nicolas Villodre

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