Danse
Cinédanse : Katherine Dunham, vaudou, rituel et spectacle

Cinédanse : Katherine Dunham, vaudou, rituel et spectacle

20 août 2021 | PAR Nicolas Villodre

Le 14 août 2021, Haïti se rappelait à nous avec, de nouveau, un séisme de magnitude supérieure à 7, un cortège de victimes par milliers et de très importants dégâts matériels. Nous avons pensé à la danseuse et chorégraphe Katherine Dunham (1909-2006) pour qui Haïti fut source d’inspiration et de connaissance, mais également terrain, au sens ethnographique du terme, pour son travail cinématographique et chorégraphique.

Ethnochoréologie 

Après avoir pris des cours de danse classique à partir de 1928, notamment avec Ludmilla Speranzeva et Ruth Page, Katherine Dunham est l’une des premières noires-américaines à passer un doctorat, à l’Université de Chicago puis, grâce à une bourse du philanthrope Julius Rosenwald, de se rendre en 1936 aux Caraïbes pour y analyser, suivant la méthode ethnographique, les danses vernaculaires des anciens esclaves issus d’Afrique. Elle s’appuie sur les « récits des anciens voyageurs » comme le Père Labat, Pierre de Vaissières, Peytraud et Moreau de Saint-Rémy et constate la survivance de « formes de danses » et de « thèmes rythmiques » centenaires. Elle rapproche les redoutes des « réunions bi-hebdomadaires » aux hautes-tailles des « campagnes martiniquaises et aux bals publics de la Boule Blanche ou du Palais Schœlcher ». Le Don Pedro mentionné par Moreau de Saint-Méry correspond à la danse du culte Pedro, versant noir du vaudou. Dunham cite d’autres danses – Chica, Bamba, Calenda, Congo, Meringue, Banda, Juba.

Deux ans avant que Claude et Dina Lévi-Strauss ne filment les Indiens d’Amazonie, Dunham enregistre en 16 mm plusieurs danses, cérémonies et fêtes de Mardi-gras, notamment l’Ag’ya, en Martinique – un art martial proche la capoeira bahianaise, plus âpre que cette dernière. Elle s’immerge dans la culture, prouve qu’elle aime la danse et connaît la chanson, ce qui facilite le contact, parvient à s’incruster – à s’immerger, dirait-on de nos jours. Elle s’invente, le cas échéant, une « quelconque obligation rituelle ancestrale », efface la « flétrissure d’être Américaine », peut enfin participer à certaines activités de « ceux qui en sont ». Elle refera ce travail de terrain à Trinidad, en Martinique et en Jamaïque. À Haïti, elle se focalise (sur)naturellement sur le Vaudou. Des années plus tard, celle qu’elle engagera comme secrétaire pour mettre en ordre ses notes et organiser les tournées de sa troupe, Maya Deren, la pionnière du cinéma underground américain, consacrera elle aussi un documentaire 16 mm au vaudou, Divine Horsemen.

Révélations

Revelations, titre d’un ballet d’un de ses élèves les plus talentueux, Alvin Ailey, est le mot qui convient le mieux aux tournées de sa compagnie, en Amérique d’abord et en Europe après-guerre. Ces revues sont certes spectaculaires, exploitent sans doute le goût en Occident pour l’exotisme, mais les danses qui les composent sont sérieusement documentées – comme on dit aujourd’hui -, adaptées à la scène, brillamment exécutées. En 1948 et 49, elle se produit avec succès au Théâtre de Paris. Le couple qu’elle forme avec le costumier et décorateur John Pratt adopte alors un joli bébé, Marie-Christine. Katherine et Marie-Christine montrent leur belle expressivité dans un reportage de Cinq colonnes à la une conservé par l’INA, enregistré en 1962 à l’Habitation Leclerc de Port-au-Prince. Un des films réalisés en 1936 par Dunham, déposé à la Library of Congress, est consacré au carnaval d’Haïti.

Un éclatant court métrage de Stanley Martin, précisément intitulé Carnival of Rhythm (1941) présente quatre brefs numéros de et avec Katherine Dunham, accompagnée d’Archie Savage et Talley Beatty : Ciudade Maravillosa, Los Indios, Batucada, Adeus Terras.  Ce film est aussi un test colorimétrique, Hollywood voulant alors savoir ce que rendent les peaux noires en Technicolor. Avec le recul, on a l’impression que Dunham a contribué aux musicals des années 40 (Cabin in the Sky, Star Spangled Rhythm, Pardon my Sarong, Stormy Weather) pour faire vivre sa compagnie. Une émission de la WDR, Karibische Rhythmen (1960) signée Gunther Hassert, donne une idée des vêtures et des tableaux des spectacles vus au Théâtre de Paris : Afrique, Rumba Trio, Choros n°1 & 4, Cumbia, Samba, Floyd’s Guitar Blues, Strutter’s Ball, Cakewalk. André Breton écrivait dans la brochure de 1949  : « C’est merveille d’équilibre que de parvenir à nous restituer l’âme du vieux rituel africain, tel qu’il s’est déployé sur les Antilles et l’Amérique latine, non pas en le reproduisant avec un scrupule de savant qui le glacerait, mais en s’y incorporant pour le produire à l’état de source jaillissante. »

Visuel : la compagnie de Katherine Dunham dans Fantasie nègre (1936), ph. Dorien Basabé, coll. Library of Congress, fonds Southern Illinois University.

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