Danse

Catherine Diverrès souveraine dans l’élégance de ses adieux

Catherine Diverrès souveraine dans l’élégance de ses adieux

21 novembre 2019 | PAR Gerard Mayen

Dans Jour et nuit, son ultime pièce en grand format de création, la chorégraphe déroule une somptueuse collection de visions cultivées

Par Gérard Mayen

Deux grands pans de miroir réfléchissant bordent les côtés latéraux du plateau où se déroule la représentation de Jour et nuit. Scène scintillante de miroitements, reflets, renvois et échappées. On s’intéresse aussi à la contrainte que cela imprime dans les mouvements d’entrée et sortie de scène. Aux quatre angles, ceux-ci s’en trouvent très fixés. Canalisés. Et c’est une dynamique de scansion qui empreint ces allers et venues, nombreux et incessants, de neuf interprètes qui ne cessent de se présenter, puis se retirer tour à tour, en égrenant un chapelet de tableaux et courtes saynètes.

Ainsi se déploie tout un jeu de dispositifs en quinconces, glissements de guingois, recouvrements et tuilages, escamotages et échappées, surgissements, apparitions et effacements. Souvent à la façon du cut, cette fragmentation hardie peut d’abord contrarier l’entrée du regard dans l’univers de Jour et nuit. Puis c’est l’inverse qui se produit. Peu à peu, la pièce distille une dramaturgie des visions. Orchestration des apparitions et disparitions, elle pousse au vertige des incohérences oniriques. Comme dans les spasmes du rêve, s’y bouscule une ronde de hantises, métamorphoses et travestissements.

C’est en somme par vignettes, qu’un monde à la Jérôme Bosch, révélerait ses motifs mutants d’hybridations, ses citations et ses fuites, puisant à un zoo-morphisme légendaire, autant qu’à une haute culture poétique, théâtrale ou cinématographique. Tout à fait délibérément, on renonce à en restituer ici l’exactitude des figures. De Jour et nuit, on préfère conserver le sentiment général d’un frémissement étourdissant. Une pièce toute en profusion et jaillissement d’acuités, est tout autant portée par une puissance enveloppante des envoûtements.

Même si Catherine Diverrès accueille encore quelques nouveaux interprètes, la tonalité générale de sa distribution est celle des grandes fidélités, mais surtout des personnalités magnifiquement assurées. Ce sont elles, chacun (six hommes) et chacune (trois femmes), qui ont nourri les matières, les figures, de Jour et nuit, qu’ils et elles font frissonner au vif de leur exposition au plateau. On retiendra ces marches, ces entrées, ces sorties, ces pas de toutes diversités ponctuées. Mais encore ces lâchers aux miracles de transmissions gravitaires dans les drappés fluides du mouvement. Et là, ces suspensions, retenues, et circularités reverses, en cédille, en élise, en apostrophe, soudain relevés en codicille, tout au bord de la faille de soi.

On est en train de décrire – enfin essayer – du Catherine Diverrès éternel. Combien serait-il stupide de vouloir l’indexer sur de tout autres codes de la représentation, qui lui sont extérieurs, ultérieurs. Cette Diverrès est irremplaçable, occupe sa place unique, considérable, dans l’histoire de la danse des quatre décennies écoulées. On y touche, palpable, une dramaturgie de l’Être en corps, dépositaire de brisures et soulèvements d’histoire(s). On sait ce que cela dut à la fréquentation d’un Kazuo Ohno. On ne considère pas mince que Capucine Goust, ici majestueuse rayonnante, porte en elle l’héritage d’Anne Martin et par elle Pina Bausch.

Pareille écriture s’autorise autant l’ivresse baroque flamboyante, que le sourd romantisme équivoque. C’est toute une densité de théâtralité sans intrigue, fusionnelle dans l’immédiateté de la présence à soi et aux autres, ouverte indéfiniment au caléidoscope des imaginaires, diurnes ou nocturnes, que nous offre une dernière fois Catherine Diverrès. Jour et nuit sera son ultime pièce de grand format en création (voir notre entretien). Au lieu d’y verrouiller un répertoire de certitudes assénées, la chorégraphe y libère une collection d’intensités mises en vibration. Comme s’étant mise légèrement en retrait, déroulant un faste dénué de la moindre pompe, sa soirée des adieux, toute en lamés et paillettes mais sans tapis rouge, porte la griffe des hautes élégances.

Cette dernière remarque : dans sa bande musicale, elle-même hétérogène, on aura entendu très tôt le Jimy Hendrix torturant sa guitare voici un demi-siècle à Woodstock ; puis tout à la fin l’un de ces jerks endiablés, sinon dérisoires, qui précédèrent Mai 68. Car enfin, on se refuse à gommer l’histoire. Et Diverrès nous aide à remonter aux sources. Politiques. Epiques. D’une tragédienne. Et toute son époque. Et nous.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 12 novembre 2019 aux Halles de Scherbaeck (Bruxelles, avec Charleroi Danse).  A revoir les  7 et 8 janvier à la Mc2 (Grenoble)

 

Visuel ©Nicolas Joubard

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