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Angelo Monaco, chorégraphe et danseur de modern’jazz : « J’essaie d’être le plus sincère possible »

Angelo Monaco, chorégraphe et danseur de modern’jazz : « J’essaie d’être le plus sincère possible »

24 août 2022 | PAR Cloe Bouquet

Nous avons rencontré le danseur et chorégraphe de modern’jazz Angelo Monaco, professeur à Nice et dans de nombreux stages internationaux, notamment celui de DARC à Châteauroux qui vient de se terminer. Il nous parle de son travail en tant que danseur, chorégraphe, mais également en tant qu’enseignant.

« Angelo Monaco devient d’abord chorégraphe pour divers spectacles et défilés de mode à Paris, Florence et Milan. De 1989 à 1992, il danse sous la direction artistique de Gianin Loringett pour la mise en place d’événements dans des lieux prestigieux, comme le Corum de Montpellier. En 1992, il obtient le 1er prix d’interprétation au Concours International de Jazz de Turin et entre dans la compagnie « Dance Concept » de Bruno Jacquin où il danse pour la création du ballet « Valse » et « Exode ». En 1995, il est choisi comme chorégraphe par le RAI pour une production audiovisuelle et un vidéo clip où il sera également le danseur principal. En plus de l’enseignement du « modern’jazz », Angelo enseigne la composition et l’analyse chorégraphique à l’Université de Nice en section « Lettre ». Aujourd’hui, il partage son temps entre la France et l’Italie et collabore avec de nombreuses écoles de danse autant dans l’enseignement que dans la recherche chorégraphique. Sa technique personnelle, métissage entre danse ethnique et jazz traditionnel, apporte un nouveau style à cette discipline. », peut-on lire sur le site du département de l’Indre.

Depuis combien de temps enseignez-vous à DARC ?

Là, c’est la quatorzième année.

Et qu’aimez-vous là-bas ?

Ce stage est vraiment spécial, parce que les élèves découvrent, ils ne viennent pas forcément d’académies, dans lesquelles j’enseigne aussi, où les élèves savent qui est le prof, sont dans une situation de formation professionnelle. Ce sont de futurs danseurs. Ici, on trouve la personne qui est dans la profession mais aussi des gens qui n’ont jamais dansé, qui viennent de différents horizons, avec leur vision. Ce qu’est un cours de danse n’est pas vraiment clair pour eux. Ils sont exigeants ! Je comprends, ils ont leurs peurs, leurs indécisions, donc ils voudraient que le prof résolve la chose. Mais le prof ne peut pas résoudre, il faut simplement être à l’écoute, être bienveillant. Il faut savoir gérer les sentiments, les sensations, les émotions. C’est très intéressant, pour nous les profs, d’avoir des niveaux différents, et de savoir adapter les choses sans que personne ne s’ennuie et pense que ça ne sert à rien. Je pense que, toujours, il y a des choses à apprendre.

Quels sont vos objectifs pédagogiques, dans ce contexte donc, pour chaque niveau ?

Déjà, pour moi, développer une confiance, se détacher un peu de l’auto-jugement. C’est quelque chose de tellement profond en chacun de nous, mais il faut mettre en confiance, dire « ne vous jugez pas, la chose la plus importante, c’est l’exploration ». Ça, c’est la première des choses. Après, il y a les premiers éléments techniques, si on veut déjà au niveau symbolique, l’horizontalité et la verticalité, puis l’appui, qui est fondamental, et l’orientation dans l’espace, la projection du regard, le rythme… je commence avec des choses vraiment de base, mais qui sont hyper difficiles malgré tout. Parce que si l’on vient d’horizons différents, d’informations différentes, c’est un grand travail et pour nous et pour les élèves.

Pour les avancés… moi, j’essaie toujours de ne pas vraiment me positionner avec des niveaux. J’observe.

Oui, la dernière fois que je suis venue, vous aviez dit en cours : « il n’y a pas de débutants ni d’avancés chez moi : il y a des gens qui ressentent et d’autres qui ne ressentent pas. » Cela m’avait marquée.

Tout à fait. Dans le sens que moi, j’observe la classe, j’écoute l’énergie, je regarde la connaissance un peu de tout le monde, et je donne mon point de vue, je propose mon travail.

Il y a des gens qui, lorsqu’ils font quelque chose, le font pour s’oublier, et d’autres pour se trouver. Donc il y a des personnes qui ne vont pas être dans l’écoute de soi. Parce que peut-être que l’écoute de soi, ça réveille des choses à l’intérieur : et il y a des gens qui travaillent pour ça. Et moi, je sais que je suis assez exigeant, parfois peut-être un peu trop, mais je n’essaie pas de me faire aimer ou d’être le prof où il y a le plus d’audience. J’essaie vraiment d’être moi-même le plus possible et d’observer la classe pour essayer de développer le travail pendant ces deux semaines, voilà. J’essaie vraiment d’être le plus sincère possible.

Dans votre carrière personnelle, vous avez d’abord été en Italie puis aux Etats-Unis, donc pourquoi avoir finalement choisi la France ?

Haha ! C’est spécial. C’est vraiment un choix spécial. Avant de venir définitivement en France, j’avais déjà commencé à travailler en France, parce que je travaillais dans la mode. J’ai été coordinateur, conceptuel pour les défilés de mode, donc je venais souvent à Paris. Je travaillais avec des producteurs à l’époque et des agences événementielles, donc j’étais danseur et chorégraphe conceptuel. Ensuite, des choses se sont passées dans ma vie qui ont eu des conséquences… j’avais envie de me détacher un peu de cette ambiance. Parfois, tu es pris dans cette ambiance, et quand tu t’éloignes un peu, que tu regardes de l’extérieur, tu te dis « waw, j’ai envie d’autre chose ». Je me sentais tellement pris… à l’âge de 28 ans, c’était comme si je n’avais rien à vivre. Tu cours, tu cours… c’est une boulimie de vie, mais en même temps tu ne savoures rien. Donc j’ai pris la décision, à travers des choses un peu dramatiques dans mon entourage, de me poser. J’avais des contacts en France et ils m’ont proposé de venir comme danseur. J’ai donc commencé à travailler à Nice avec la compagnie Offjazz de Gianin Loringett, et on a commencé à faire beaucoup de spectacles un peu partout, à Monaco, du music hall, puis un peu toute la France, l’Europe… et la Côte d’Azur est tellement magnifique ! Je suis aussi à côté de l’Italie, qui est quand même ma patrie même si j’ai vécu plus en France qu’en Italie… C’est un point stratégique. Je peux me déplacer entre l’Italie, la France, il y a aussi l’aéroport international… donc c’est un endroit qui me convient très bien.

Et du côté artistique, pourquoi le modern’jazz ? Car vous avez aussi fait du classique, du contemporain, des claquettes…

Mais oui ! C’est très intéressant parce que j’ai fait tout ça, mais tout le monde, tous les chorégraphes me disaient : « tu as une énergie vraiment jazz ». C’est-à-dire que ce n’est pas que j’ai décidé de faire du jazz. C’est que quand j’ai commencé à chorégraphier, il me venait naturellement certains mouvements jazz. Puis j’ai rencontré Jean Pomarès qui était à l’époque inspecteur de la danse en France, il me disait tout le temps cela aussi. Moi, j’avais travaillé avec Bruno Jacquin pour du contemporain, on avait fait un trio avec Emio Greco, mais malgré le fait que j’étais dans le contemporain, mon énergie était différente. Il y a souvent des personnes qui viennent d’autres techniques et qui ont cette énergie. Par exemple, le plus grand chorégraphe de la comédie musicale si on veut, Jerome Robbins (West Side Story), venait du classique. Un autre, par exemple élève de Doris Humphrey et José Limon, Louis Falco, a fait les chorégraphies pour Fame en venant du contemporain. Donc je pense que l’énergie jazz, c’est quelque chose que tu as à l’intérieur, que tu sens, c’est une pulsation. Donc pourquoi pas ça ? Puis j’ai commencé à approfondir encore plus à travers des expériences au niveau de la structure vraiment technique du jazz et j’ai continué ça.

Et vous me disiez tout à l’heure que vous aviez aussi suivi des études de philosophie ?

Oui ! J’ai fait une année puis j’ai arrêté. C’étaient des cours libres, vraiment ça m’intéressait. J’ai fait de la philosophie esthétique et je me suis intéressé énormément à ce qu’on appelle les symboliques, l’art thérapie, surtout tout le travail sur la symbolique de l’inconscient qui venait de Carl Jung. C’est beaucoup plus clair en moi, je pense que c’est important d’aller chercher dans la profondeur avec ces lectures sur la façon de s’exprimer du corps.

Et vous avez lu Nietzsche aussi ? Car vous parliez d’apollinien et de dionysiaque dans une interview…

Mais oui ! Énormément.

J’aimerais savoir comment vous entendriez cette phrase de lui : « je ne croirais qu’en un Dieu qui saurait danser » ?

La grande question ! Ecoutez, là, j’ai fini une BD qui parle de Nijinski ; et à la fin, il y a cette phrase. C’est drôle, je l’ai finie la semaine passée. Je pense que déjà, à la base, quand lui dit que Dieu est mort, il dit qu’il a laissé le pouvoir à l’homme. Ce n’est pas vraiment le Dieu, mais c’est cette force de savoir mourir et renaître constamment. Et la danse, c’est vraiment une métamorphose, une mort constante. Il y a quelque chose qui vous fait toucher vraiment cette entité universelle quand vous dansez. Après, il y a une transformation, il y a cette totalité. Je pense que là, on atteint vraiment des choses profondes dans la danse, et que c’est un pouvoir qui nous appartient. C’est un rite, un cours de danse, ce qui fait de nous des sortes de prêtres. C’est cette forme de sacrifice, pas dans le sens d’une mort, mais d’une transformation. Le Dieu qui danse, je pense que c’est comme l’univers, quelque chose qui a cette transformation constante. La matière, c’est cela qu’on touche, mais l’énergie est une chose qui vient de beaucoup plus loin. La matière, c’est simplement une forme donnée dans notre vision limitée, par nos sens, mais je pense que dans la danse on doit atteindre cette énergie. Quand on parle d’un Dieu qui danse, je pense que ce Dieu doit nous amener à une danse cosmique, qui fait qu’il y a une transformation constante et que c’est une danse à laquelle on appartient tous. Et personne ne mène la danse. Personne ne devrait mener cette danse. C’est une réponse tellement difficile, mais je suis bien content que vous m’ayez posé la question.

Parleriez-vous de geste gratuit, en danse ? Dans le sens où, lorsqu’on prend une bouteille d’eau car on a soif, le geste n’est qu’un moyen vers un but. En danse, le geste est lui-même le but, mais pour faire ressentir des émotions à un public…

Moi, je ne parlerais pas de but. Parce que déjà, pour moi, le geste naît d’un sentiment, d’une émotion. Ensuite, il est aussi narratif. Il y a une forme de représenté. Par exemple, là, je vois des feuilles accrochées à une branche… ce n’est pas forcément un sentiment, une émotion ou une représentation qui inspire le geste, mais ce peut être aussi une communion comme ce peut être… comment dire… rentrer dans autre chose. Donc s’inspirer de la nature, si on veut atteindre cet état de multitude. Pourquoi mon geste ne devrait représenter que moi, homme ? Moi, mes sentiments ? Moi, humain ? Pourquoi je ne peux pas m’inspirer du vent, d’une branche, d’un pétale de fleur qui vole ? Ce n’est pas forcément un but. Parce que le but donne un arrêt à la chose. Comme la musique, il y a une continuité. Pour moi, il y a vraiment une forme de spirale constante, d’évolution constante, de transformation constante, de mort constante. Même quand il ne se passe rien, il se passe quelque chose, à la fois. On ne peut pas expliquer l’inexplicable. C’est comme expliquer les choses de l’inconscient, il y a certaines choses qui appartiennent à la nature. Il n’y a pas de mots. Moi par exemple, j’ai eu une expérience de transe dans une création que j’avais faite. Je suis tellement rentré dans un certain état que j’ai commencé avec l’écriture que j’avais préparée avant que ne me vienne une sorte de sensation à l’intérieur qui faisait qu’on aurait dit que j’étais limité dans cette écriture. Je la trouvais limitée par la sensation que j’avais à l’intérieur en ce moment. Donc, je me suis laissé aller, et quand j’ai vu la vidéo j’ai dit : « ce n’est pas moi. » Donc je pense que toute explication de ce qu’est le geste limite. En revanche, on peut donner une intention, un sentiment. Mais je pense qu’il n’y a pas vraiment un but.

Vous disiez que même lorsqu’il ne se passe rien, il se passe quelque chose : en musique, on sait qu’un morceau est réussi quand il y a un temps de silence avant que le public applaudisse. Comme disait Sacha Guitry, « lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui. »

Mais tout à fait. Il y a aussi par exemple cette phrase : « la plus grande forme de musique, c’est le silence ». Et comme dans la danse : il y a toujours avant de danser ce silence dans lequel on se prépare. C’est comme la vacuité dans le bouddhisme, cet état dans lequel tout naît et va disparaître pour revenir.

Ce que vous avez dit est aussi très bergsonien. Il dit en parlant de la vie, mais aussi des arts, de « création continue d’imprévisible nouveauté ». La formule est parfaite pour regrouper vos propos.

Tout à fait, tout à fait !

Je pensais à autre chose, mais j’ai oublié…

Haha, ce n’est pas grave. L’oubli, vous voyez ! Accepter l’oubli (Vertu recommandée par Nietzsche).

 

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Cloe Bouquet

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