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Le « Cabaret Décadent » le plus brûlant qu’un chapiteau ait jamais accueilli

Le « Cabaret Décadent » le plus brûlant qu’un chapiteau ait jamais accueilli

05 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Jusqu’au 31 mars les parigots ont la chance de pouvoir pousser les portes du Cabaret Décadent – Revue Electrique n°68, au Cirque Electrique. Qui dit format cabaret, dit possibilité de dîner ou de prendre un verre en bord de piste. Qui dit Cirque Electrique dit circassiens de grand talent – mais aussi performance queer, humour, énergie communicative et provocante, ambiance survoltée. Cette année, la revue est particulièrement réussie, peut-être la meilleure depuis l’implantation du Cirque. Espace de liberté recommandé en cas de morosite aigue, l’addiction est un effet secondaire courant autant que salvateur.

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« Paris brûle-t-il? », demandait le film bien connu.

On pourrait réactualiser la question en demandant : « De quoi se consume-t-il ? ».

Il semblerait bien qu’une flamme gourmande, indisciplinée, sensuelle, libératrice, dévore au moins la Place du Maquis du Vercors. A en croire le spectacle qui y est offert sous la toile du Big Top qui trône fièrement au-dessus du périph’, comme un monument dédié à la liberté, à l’expérimentation et au cirque, Paris se consumerait de désir.

Passée l’entrée du chapiteau, ce sont d’autres règles qui prévalent. Dans la belle tradition des premiers cabarets, populaires et accueillants, lieux où s’ouvrent les appétits et se délitent les conventions sociales, on est immédiatement saisi par un sentiment de chaleureux bien-être… et de léger vertige. Les tentures en velours rouge, et ces grandes lettres lumineuses qui enjoignent au visiteur d’oser (« DARE ! »), ne sont sans doute pas étrangers à cette atmosphère si particulière. Si l’on a choisi de réserver une table, on est bientôt assis en bord de piste pour découvrir une carte qui fait le choix de limiter les options à quelques plats gourmands et bien maîtrisés par l’équipe des cuistots, à des tarifs plutôt doux. Au bar, les boissons sont variées, et les prix guère plus agressifs. En bonus : dans un cas comme dans l’autre, on est servi par ceux-là même qui plus tard feront le spectacle, dans la tradition circassienne où chacun.e prête main-forte partout où c’est possible.

Puis le noir se fait. Et la Revue s’empare de la piste, et, en 2h30 avec entracte, transforme un public heureux et repus en une foule extatique et tonitruante.

Pourquoi Revue n°68 ? Un clin d’oeil, évidemment, à 68, année insolente, libre et exaltante, si jamais il y en eut.

Ceux qui ont déjà assisté aux Cabarets du Cirque Electrique le savent : le spectacle tient un peu du cirque et un peu de la performance, un peu du concert rock et un peu du freakshow. Tout le talent de la maison est de réussir à tenir sur des équilibres délicats, à mi-chemin entre Crazy Horse et Nuit Démonia, entre raffinement sensuel et énergie punk, entre prouesse physique et radicalité artistique, entre carnaval queer et numéros ciselés. Car le fil conducteur, qui instille son énergie au spectacle de bout en bout, et fait bouillir le sang des spectateurs, c’est l’affirmation d’une liberté créative, sauvage, indomptée, qui autorise toutes les audaces, rend possibles toutes les transgressions, et couronne la nuit comme royaumes des jouissances indociles. Le Cirque Electrique, c’est l’endroit où on lit des poèmes sur fond de guitares saturées, pendant qu’un être androgyne se love au creux d’un cerceau.

Et, cette année, même ceux qui sont coutumiers des shows orchestrés – à tous les sens du terme – par Hervé Vallée pourraient bien être surpris : la force des propositions qui relèvent de la performance est telle qu’elles éclipseraient presque les numéros de cirque. La créativité, la cohérence esthétique, l’engagement constant avec lequel ces tableaux sont offerts, rivent les spectateurs sur place. Qu’il s’agisse de l’époustouflante dance queer de Pierre Pleven, ou du duo de fakir formé par Lalla Morte et Guillaume Leclerc, qui va crescendo et s’achève sur un tableau aussi saisissant que poétique, c’est la même intensité tenue de bout en bout, la même tension érotique étrange et décalée qui tiennent en haleine. Séverine Bellini enfonce définitivement le clou, avec sa présence tranquille et magnétique : grimée en être androgyne offert au regard, elle se livre à un ballet aérien sensuel, accompagnée par des vers susurrés par Hervé Vallée, pour ensuite reparaître dans une baignoire emplie de plumes noires dans lesquelles elle plonge nue pendant que des riffs de guitare sauvages transpercent l’espace du chapiteau. C’est beau, autant que c’est troublant.

Ce que les numéros de cirque partagent avec les performances, c’est la prise de risque et, souvent, la tension érotique. Mention spéciale en la matière à Hervé Le Belge, qui offre un numéro final de toute beauté à cette Revue, à la corde lisse et dans le plus simple appareil, après une battle de pole dance avec Pierre Pleven, traversée par une énergie complice et très clairement érotique. Marie Le Corre, qui avait déjà participé à Carnival cet hiver, offre, en plus d’un joli passage au fil, un sublime numéro de pointes sur verres, extrêmement gracieux. Tarzana Fourès donne, comme à son habitude, un numéro de trapèze impressionnant, et surtout un très beau passage à la corde lisse. Qu’il s’agisse de duo de mât chinois, de roue Cyr (Antoine Delon), d’équilibre sur cannes ou de corde à sauter (Nelson Caillard), l’envie et le plaisir des artistes sont communicatifs.

L’ensemble ne donnerait peut-être pas ce sentiment de cohérence s’il n’était servi avec talent, sur toute sa longueur, par Otomo de Manuel officiant comme Monsieur Loyal queer, qui arrive à faire le lien entre les numéros sans désarmer l’énergie présente, avec un humour qui fait souvent mouche, en s’associant parfois au chant sur les morceaux joués pendant le spectacle. Car, outre la mise en lumière soignée, particulièrement importante pour les tableaux les plus lents, qui demandent de souligner avec efficacité mais discrétion ce qui se passe sur la piste, la musique, comme toujours au Cirque, est constamment présente, et de qualité. Cet accompagnement musical, servi en direct par un trio talentueux (TapMan, Jean-Baptiste Véry et Maria Fernanda de Caracas) qui navigue avec bonheur entre Fender saturée et tuba, punk-rock furieux et balades dépouillées, double de fait le show visuel d’un concert complet.

DARE !: une invitation à oser être soi-même, à oser créer, à oser être différent.

DARE !: comme un défi lancé au public, invité à se confronter au Cabaret le plus brûlant de l’hiver.

La plus belle preuve que ce mélange étonnant et détonnant fonctionne n’est pas la standing ovation du public chauffé à blanc, ni les cinq rappels qu’il y eut ce samedi soir. C’est que la moitié du public reste tard dans la nuit à se déhancher sur la piste en compagnie d’une partie des artistes et des techniciens. Le Cirque Electrique, c’est un endroit où on a envie de rester pour faire la fête, unis par nos différences, jusqu’au petit matin.

Du mercredi au samedi, sous le chapiteau du Cirque Electrique à la Porte des Lilas, et jusqu’au 31 mars.

Conseption et mise en scène: Hervé Vallée
Artistes: Lalla Morte – Severine Bellini – Pierre Pleven – Guillaume Leclerc – Hervé le Belge – Nelson Caillard – Tarzana Fourès – Marie Le Corre – Otomo de Manuel – Jean-Baptiste Very – Hervé Vallée / Tapman – Maria Fernanda de Caracas – Chaleix
Visuels:
© JF ANDREU ©
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jf-andreu-photographe.com
et © Anne-Sophie Crosnier

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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