Musique
Trop sage Cosi Fan Tutte au TCE

Trop sage Cosi Fan Tutte au TCE

23 mai 2012 | PAR Bérénice Clerc

Jérémie Rohrer, Valérie Nègre et Eric Génovèse se sont donnés rendez-vous au TCE pour la reprise de Cosi Fan tutte.

Une mise en scène et une interprétation musicale très sage, sans grande fantaisie ni emphase, agréable à entendre et regarder.

Cosi Fan Tutte est un bijou de Mozart, un opéra au livret complexe à mettre en scène sans tomber dans les clichés de la farce, misogynes ou misandres, cyniques ou même bassement vulgaires.

Douceur, sensualité, érotisme sont suggérés par la partition, les notes de Mozart parlent d’elles-mêmes, Gardiner avait même choisi de mettre en scène seul Cosi Fan Tutte. La vision d’un metteur en scène est différente de celle d’un chef d’orchestre, elles doivent se compléter et donner l’impression dès la première qu’un plus un égale trois pour donner naissance à un objet d’art via les énergies des musiciens, des chanteurs et de toute l’équipe artistique.

La vision de Génovèse sur l’œuvre semble bien incomplète, sage, sans relief ou effet de mise en scène. La sensualité est quasi absente, le sang des chanteurs ne bout pas. A part l’excellente Claire Debono en Despina parfaite, vive, drôle, les personnages sont effleurés, suggérés parfois même caricaturés façon commedia dell’ arte, bien loin de la vision joyeuse et passionnante du Mozart fantaisiste et du génial Da Ponte, excités par la vie, l’amour, le désir…

Les décors baignent dans un gris sombre, morne, lisse, presque triste, quand il s’ouvre pour laisser apparaître une belle lumière, un arbre, un vent de fraicheur glisse sur le plateau. La scénographie ingénieuse permet un changement de décor devant le public et offre des possibilités sobres et efficaces pour représenter l’intérieur et l’extérieur. Les accessoires apportent de la vie aux décors et aux costumes de très belle facture mais trop classique, sans modernité, invention ni décalage aussi léger fussent-ils.

Des l’ouverture, sans ardeur, Jérémie Rohrer corsète son orchestre, la musique de Mozart est belle, il respecte la mesure, le rythme, les entrées d’instruments s’enchainent sans  distinctions, les voix sont belles mais souffrent d’une sagesse trop grande, très éloignées de l’univers de Mozart.

Les chanteurs sont vocalement de très haut niveau mais souvent le poids vocal est hélas mal balancé lors des duos ou trios, l‘équilibre vocal est souvent perturbé, instable mais reste agréable à entendre. Le cercle harmonique joue très bien, les instruments sonnent, la musique caresse avec une trop grande fadeur.

Jérémie Rohrer semble trop « vert » il cherche à contrôler la sève trop vite montée au bout de sa baguette. Comme un adolescent qui pense tout savoir, il en oublie la fougue nécessaire à la partition, la sensualité, les décalages possibles et surtout une pâte sonore, une vision d’ensemble conceptualisée et portée du début à la fin de la partition comme un Nikolaus Harnoncourt par exemple.

Pietro Spagnoli en Don Alfonso donne un peu de relief et Claire Debono du début jusqu’aux saluts offre son énergie toute entière et s’amuse avec délices sur les scènes du médecin ou du notaire avec des transformations vocales amusantes qui pourraient même être poussées beaucoup plus loin sans perdre la partition.

La présence scénique des figurants apporte une grande fantaisie, ils font apparaître avec humour et rythme les solistes et offrent avec le chœur des respirations quasi salvatrices.

En deuxième partie les duos féminins sonnent mieux, les scènes de séduction peinent à trouver des vibrations sensuelles mais le jeu semble plus clair.

Fiodiligi, Camillia Tilling, livre de beaux solos et Markus Werba alias Guglielmo, Michèle Losier, Dorabella offrent des performances vocales réussies.

L’ensemble de cette version de Cosi Fan Tutte est classique, les voix, le jeu, l’orchestre, les décors les costumes, tout est lisse.

Les femmes sont-elles toutes les mêmes ? Est-il possible de résister à la tentation ? Loin des yeux loin du coeur ?  Le désir et la sexualité sont-ils plus forts que l’amour ? Mozart et Da Ponte n’offrent pas de réponse mais ouvrent des portes géniales sur une musique érotique et une réflexion moderne sur l’existence humaine.

La soirée fût bonne, la musique belle, le jeu agréable mais les applaudissements comme le spectacle restent sages, classiques loin du triomphe possible avec une telle partition dans un lieu aussi noble que le théâtre des Champs Élysées.

Visuels (c) : TCE.

La fille à la robe à pois, Beryl Baindbrige
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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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