Musique

SIDA : quand les artistes s’engagent

01 décembre 2010 | PAR La Rédaction

La prise de conscience du fléau épidémique a, dans les années 90, pris beaucoup d’ampleur. Elle le doit, en partie, à la notoriété de certaines victimes, ainsi qu’à divers événements qui ont libéré le discours et débrouillé l’écheveau des clichés. Certains artistes ont créé une fondation, d’autres s’engagent –

En 1983, meurt Klaus Nomi, première popstar d’envergure internationale emportée par le fléau. Dans les années 80, diverses personnalités célèbres, de tous milieux (de Michel Foucault à Rudolf Noureyev, Thierry Le Luron, Bernard-Marie Koltès, Keith Haring…) contractent et décèdent de cette maladie, qui est alors taboue et dont le grand public ignore précisément les réalités. Çà et là, le thème du SIDA fait son apparition, chez des artistes de premier plan (Frank Zappa, Burt Bacharach – pour une chanson visant à lever des fonds, dès 1985 –, Prince ou encore Lou Reed).

En 1991, l’extravagant chanteur de Queen, Freddie Mercury, annonce par un communiqué de presse le 23 novembre être porteur du VIH. Il décède le lendemain d’une pneumonie aggravée par le SIDA. La mort de cette célébrité planétaire contribue à libérer la parole sur la maladie et à la faire connaître. Quelques mois après le décès de leur ami et chanteur, les trois autres membres de Queen annoncent publiquement la tenue prochaine d’un grand concert en hommage à Freddie Mercury, voué à faire connaître la maladie (« The Freddie Mercury Tribute Concert for AIDS Awareness »). En avril 1992, est rassemblée au stade de Wembley une brochette de superstars (de Axl Rose et Slash des Guns ‘n’ Roses à Elton John, en passant par Liza Minnelli, David Bowie, Metallica ou encore George Michael), lors d’un concert-fleuve au cours duquel est lancée la fondation Mercury Phoenix Trust, qui reçoit l’ensemble des fonds levés. Depuis sa naissance, la fondation a permis l’édification d’orphelinats, de programmes d’information/prévention, dans divers pays du tiers-monde.

Proche de Freddie Mercury et affecté par la mort de plusieurs proches, Elton John crée à son tour sa propre fondation cette même année 1992, The Elton John AIDS Foundation (EJAF). Depuis sa fondation, celle-ci a récolté pas moins de 175 millions de dollars afin de soutenir pareillement divers programmes de prévention et d’information dans quelque 55 pays.

Cette année semble signaler un tournant dans la prise de conscience collective du fléau (même si, en France, Barbara avait chanté dès 1987 « Sid’Amour à mort » et Jean-Louis Aubert deux ans plus tard « Sid’Aventure ».) En France, le succès des Nuits fauves de Cyril Collard, d’une part et, d’autre part la sortie d’une première compilation destinée à soutenir la recherche, y contribuent. A cette compilation participent aussi bien Patricia Kaas, Johnny Hallyday, Patrick Bruel ou Julien Clerc, que Pigalle, Alain Bashung ou la Mano Negra.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’année 1992 voit la parution dans le Billboard Magazine d’une tribune de Bob Caviano, manager connu dans l’industrie musicale, lui-même atteint du virus, appelant à une mobilisation du monde de la musique. C’est ainsi que naît Lifebeat (Music Fights HIV), association de prévention auprès des jeunes, s’appuyant sur le partenariat de musiciens. Au fil des ans, des artistes aussi divers que Ricky Martin, Ozzy Osbourne, Mary J. Blige, Moby, Sarah McLachlan, Tina Turner ou Aerosmith ont d’une façon ou d’une autre soutenu cette association. L’exemple

En 1993, Mano Solo interprète « Pas du gâteau », chanson désenchantée sur l’amour d’un homme et d’une femme, atteinte du SIDA et privée d’un avenir de mère (« Mais c’est là que t’as dit / Qu’la vie c’est pas du gâteau / Et qu’on fera pas de vieux os / On fera pas d’marmots / Pour leur gueuler tout haut / Qu’la vie c’est pas du gâteau / Même si je gagne pas ma vie / Et même si j’ai le SIDA/ Moi ça m’coupe pas l’envie / Moi j’me dis pourquoi pas »). Deux ans plus tard, il annoncera publiquement sa séropositivité.

Cette même année 1993, une première compilation caritative regroupe – entre autres – Maxime Le Forestier, Michel Jonasz, Francis Cabrel, Maurane ou encore Alain Souchon), dont les fonds sont reversés à l’association Sol En Si (Solidarité Enfants SIDA), association accompagnant les enfants et leurs familles concernés par le VIH/SIDA. Depuis lors, tous les deux ans environ, paraît un disque caritatif. D’autres actions sont menées, à l’image d’un « concert des grands gamins au Zénith », réunissant des Alain Souchon, Zazie, Yannick Noah, Clarika et autres Jeanne Cherhal, qui s’est tenu en avril 2008 au Zénith de Paris et a donné lieu à la parution d’un disque.

Un premier Sidaction se tient en 1994, qui est encore l’année de Philadelphia (sorti en décembre 1993, plus exactement), drame de Jonathan Demme dans lequel Tom Hanks joue un sidéen – film dont la bande originale de Bruce Springsteen, « Streets of Philadelphia », est à ce jour une des rares belles chansons écrites sur le sujet (et dont les professionnels de la charité en France gagneraient à s’inspirer). Cette soirée télévisée destinée à favoriser la levée de fonds pour la recherche. En 1995, paraît Entre sourire et larmes, nouvelle compilation caritative à laquelle participent Stephan Eicher, Liane Foly, Pascal Obispo ou encore Jane Birkin. En 1998, le même Obispo réunit, sur le modèle Restos du Cœur, une pléiade de 42 artistes pour une chanson collective, parangon de chanson sentimentaliste et visqueuse – mais dont les fonds sont redistribués pour la juste cause –, intitulée « Sa raison d’être ».

En 1999, l’association Solidarité SIDA lance le festival Solidays, auquel participent cette année des stars aussi diverses que Robbie Williams, Iggy Pop, Jean-Jacques Goldman ou Zazie. Ce festival promeut, avec ses divers stands, la prévention sur la maladie.

Les années 90 auront donc clairement été marquées par une volonté très active d’œuvrer à une prise de conscience collective de la maladie et de ses modes de transmission, voyant les musiciens marcher main dans la main avec des structures associatives, au bénéfice de celles-ci. Les chansons consacrées au SIDA, parfois poignantes et dignes, ont d’ailleurs probablement contribué à conscientiser les populations. Citons notamment « One » de U2 (dont l’interprétation des paroles est quelque peu faussée par le fait que les bénéfices des ventes du single aient été reversées pour la recherche sur le SIDA), « The Last Song » d’Elton John, « In This Life » de Madonna, « Not the Red Baron » de Tori Amos, « Death Singing » de Patti Smith ou encore « Together Again » de Janet Jackson…

Depuis les années 2000, la mobilisation ne semble pas être retombée : elle est passée d’une période d’effervescence de projets, correspondant à la prise de conscience collective, à une période de pérennisation des acquis, dont les collaborations caritatives entre artistes et structures associatives. En France, les associations consacrées au SIDA peuvent toujours s’appuyer sur les artistes de variété française : les campagnes de prévention couplées à des événements festifs (Solidays, Nuit du Zapping, Nuit de l’Humour…) se poursuivent chaque année, le succès étant souvent au rendez-vous. Un succès qui, cependant, interroge sur l’efficacité de la méthode : le public qui y afflue ne vient-il pas surtout – voire exclusivement, le plus souvent – pour l’événement lui-même ? Sans aller jusqu’à considérer inutiles ces événements, la recrudescence de pratiques à risque dans les années 2000 – peut-être liée à l’émergence de la trithérapie et à une banalisation du SIDA – interroge sur les limites de ces actions. Il s’agit d’ailleurs un peu de ce que pointait Mano Solo en 2009, dans deux posts écrits sur le site internet de Télérama : « (…) Voit-on en ce moment des artistes se précipiter sur l’hépatite C qui est une maladie assimilable au sida, sauf que ce ne sont pas quelques milliers de personnes concernées en France… mais un million! Allez vous vous étonner que personne ne chante la grippe aviaire et toutes ses variantes? Je pense que la cirrhose du foie touche autant si ce n’est plus le monde des artistes chaque année que les morts du sida dans ce pays!!! ». Lui qui s’est tenu à l’écart des rassemblements caritatifs écrit aussi : « Le jour où tous ces gens se tourneront vers l’état pour lui ordonner de prendre sa responsabilité dans la recherche et l’accompagnement des malades sous toutes ses formes, ils auront peut-être mon soutien, mais tant que l’on demande aux gens une espèce de compassion molle, motivée par la consommation de musique et de bière, je chie sur ce genre d’événements ».

La mort de ce dernier, début 2010, emporté plus de 20 ans après avoir contracté le VIH, ou encore la récente association de Lady Gaga et Cyndi Lauper afin d’œuvrer à une prise de conscience sur la maladie, rappellent l’actualité de la maladie qui, si le discours l’a banalisée, n’a, elle, rien perdu de sa létalité.

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