Cinema

Le Sida à l’écran: force et ambiguïté des représentations

01 décembre 2010 | PAR Sonia Ingrachen

L’image a cette capacité de représenter le monde et la réalité, elle révèle les mentalités de la société comme un miroir (parfois déformant) que l’on promène le long d’un chemin. La littérature par exemple a dépeint à de nombreuses reprises la maladie, de la peste au choléra en passant par la tuberculose, de grandes œuvres littéraires ont tenté de représenter les grandes affections des derniers siècles.Le cinéma n‘a pas échappé à cela, Cris et chuchotements, Le patient anglais, Mar Adentro ou le plus récent Scaphandre et Papillon ont placé la maladie au centre de leur histoire. Le sida fait partie de ces maladies dont la représentation cinématographique et télévisuelle s’est faite de manière complexe et ambiguë.  Mais cette maladie fait-elle réellement partie du paysage cinématographique ? Ou est-ce devenu un sujet « passé de mode » ? Réfléchir sur le sida sur les écrans c’est se questionner sur la manière dont cette maladie est représentée, c’est s’interroger sur le discours sur le sida.

Sur les écrans, le Sida c’est d’abord manifesté par rapport à son historique et son époque. Les premiers films qui sont sortis sur le sujet ont tenté de faire le point sur cette maladie. Dans Les Soldats de l’espérance de Roger Spottiswoode (1993), le film tente de retracer l’histoire du Sida, de la naissance aux plus récentes découvertes. Le film se déroule dans les années 80 à Ebola alors qu’une épidémie inconnue tue le personnel et les malades d’un hôpital de brousse. Le héros est Don Francis, médecin du CDC spécialiste des rétrovirus, qui a décidé de consacrer sa vie à la lutte contre ce type de maladie. Ce « film-dossier » prend la forme d’une enquête en tentant de faire la généalogie de cette maladie.
Cette fiction est l’exemple même des premiers films sur le sida : il s’agit avant tout de comprendre qu’elle est la nature de cette maladie en suivant pas à pas son évolution. Dans Un compagnon de Longue date de Norman René (1990), le film est divisé en plusieurs segments chronologiques identifiés par des dates précises, du 3 juillet 1981 au 19 juillet 1989. Cette division permet de suivre l’évolution chronologique de la maladie à deux échelles : celle de la société et celle d’un groupe de personnes touché par le virus.

En France, avant que le sida devienne le sujet central d’un film, il est apparu de manière allusive. Le premier film à évoquer la maladie est sans doute Mauvais sang de Leo Carrax. L’histoire est celle de Marc et Hans, deux vieux gangsters qui vont devoir rembourser une dette auprès d’une usurière. Pour cela, ils planifient le vol dans un laboratoire d’un vaccin contre une mystérieuse maladie. Cette maladie imaginaire apparaît sous le nom de STPO. Le film nous apporte un bref regard (réactionnaire) sur la représentation de la maladie au début de sa découverte. Au détour des dialogues on apprend que le STPO affecterait « les couples qui font l’amour sans s’aimer ».
Mais c’est dans Mensonge de François Margolin que pour la première fois un film français emploie le mot SIDA. Or encore une fois, la maladie n’est qu’un moyen scénaristique, ce n’est pas le véritable sujet du film.

En France, le film qui a réellement été le symbole de la cause du sida est le film témoignage Les Nuits Fauves de Cyril Collard. Le film a la particularité de représenter un discours et une prise de parole sur le sida (du livre au film). Ce film offre aux spectateurs un témoignage réaliste sur la maladie, il permet aussi aux personnes atteintes par le virus de s’identifier au personnage du film. L’écran du cinéma est alors le reflet d’une expérience personnelle véritable. Le malade prend la parole est n’est plus seulement l’objet du film il est désormais sujet-témoin : c’est un « je » qui se met en scène d’après son vécu et permet cette communication entre réalité et fiction. A la sortie du film, nombreux sont ceux qui ont vu en Cyril Collard le porte-parole d’une génération. Au succès commercial du film s’est ajouté un succès critique avec la remise d’un césar pour le film (Cyril Collard meurt quelques jours avant la cérémonie).

De manière générale, lorsque la maladie apparaît sur les écrans, c’est souvent sous les traits du mélodrame. En découvrant le sida, on découvre que s’aimer c’est potentiellement mourir comme si l’amour et la mort étaient les deux faces d’une même réalité. A cette injustice s’ajoute celle de l’exclusion. Le SIDA est une maladie qui laisse des traces physiques et psychologiques. Elle marque les malades d’une empreinte visible au regard de tous. Ostracisés et ségrégués, ils deviennent les parias de la société. Dans Philadelphia, Jonathan Demme s’empare du sujet pour faire un mélodrame sur la tolérance et l’injustice. Il s’agit du premier film à gros budget sur le sida fait par les grands studios américains. Philadelphia dépeint le combat d’un homme séropositif contre le cabinet d’avocats qui l’a licencié pour une supposée faute professionnelle. Si le film a marqué les esprits (et les oreilles avec le titre Streets of Philadelphia) le film n’en est pas moins consensuel. C’est un film qui a réussi à toucher le grand public à travers un traitement mélodramatique de son sujet. Le sida est au centre du film comme le sont les valeurs de la justice et de l’égalité. Le procès qui se déroule tout au long du film a pour fonction de dénoncer une maladie qui stigmatise une population (les homosexuels) car ils sont nombreux ceux qui font l’équation homosexualité = maladie.
La machine américaine fonctionne parce qu’elle tire les larmes et qu’elle réemploie des thèmes universels (compassion, tolérance, justice). Le film a pour rôle de sensibiliser le public en évoquant les problèmes de l’exclusion.

A l’écran, ces films éclairent la société dans laquelle est apparue la maladie, et représentent bien souvent cette « génération Sida » : une jeunesse qui passe de l’insouciance à l’anxiété. La plupart des fictions sur le sujet évoquent la thématique pour s’intéresser au rapport entre la mort, la maladie et la sexualité:  le sida « est un phénomène qui se définit autant au niveau de sa pathologie que de sa sociologie, réception et perception », nous apprend Levy et Nouss.

Après cette vague des films sur le sida, le sujet se fait plus discret comme si on n »avait plus rien à dire sur la maladie. Le cinéma est alors le reflet des mentalités : après une forte médiatisation du sida (dans les films on voit souvent les journaux télévisés faire le relais de l’information), le sujet se banalise. Il n’y plus vraiment de films sur le sida mais des éléments disparates qui rappellent que la maladie est toujours là. Dans Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau un des personnages secondaires est atteint du Sida sans que cela n’ait aucun impact dramatique.

Néanmoins, cette maladie continue d’alimenter les cinématographies plus discrètes, que se soit dans le cinéma indépendant ou dans des cinématographies encore peu visibles (cinéma gay et lesbien). Dans Kids de Larry Clark, une jeune fille séropositive tente de retrouver son ancien petit ami qui a des relations non protégées avec des jeunes filles vierges. Le film, qui a créé une polémique à sa sortie, dépeint l’univers sexuel d’un groupe d’adolescents newyorkais, un film sans tabous que l’on ne voit pas si souvent.


Kids larry clark clip

Quelques films sur le sujet sortent discrètement, loin des films phares que sont Philadelphia et les Nuits Fauves: un ano sin amor de Anahi Berneri ou le drame brésilien Crandiru traitent la question à travers un regard original. Le premier s’intéresse à un jeune homme qui fréquente les milieux sado-masochistes, le second se développe dans le milieu carcéral.

Si les films d’éducation et de sensibilisation sont encore présents avec par exemple le concours 3000 scénarios contre le virus organisé par Arte ou Passe ton message ( mais sage) d’amour au Quebec, les représentations du sida se font plus rares. En ce sens, Les témoins d’André Téchiné est un film marquant car il apparaît alors que le cinéma français n’aborde plus vraiment la question. Le film s’intéresse à l’impact de la maladie sur un groupe d’amis sans forcer le trait du drame, avec justesse. A travers la voix off, on accompagne un cercle de l’ami dans leur découverte du virus, de l’annonce de la maladie de Manu à sa disparition. Profondément humain, le film pose un regard subtil sur le désir, l’amour et l’urgence de vivre.

Du grand au petit écran, l’évolution de la représentation du virus c’est fait plus discrète. Évidemment, les documentaires et les reportages sur le sida ont fleuri à la télévision passant par le traditionnel retour historique (les premiers symptômes, le débat pour savoir qui a découvert la maladie…) mais quand est-il des fictions sur le petit écran?
Rares sont les séries télévisées (de qualité) qui se sont intéressées à la question. Quand on sait que le Cancer (surnommé the big C aux Etats-Unis) a longtemps été un tabou au cinéma et qu’on a dû attendre 2009-2010 pour avoir deux séries sur le sujet (le dramatique Breaking Bad et la comédie the Big C), on se dit qu’on peut attendre longtemps pour voir une série consacrée au sida. Évidemment, les séries médicales évoquent toutes au détour d’un épisode le cas d’un patient atteint du Sida (Urgences, New York 911 etc). Mais rares sont les personnages marqués par la maladie sur le petit écran. Dans la série Queer as Folk le thème du sida est évoqué mais de manière sporadique parmi d’autres sujets comme la drogue ou la dépression. Sur le sujet, la série Urgences se démarque des autres fictions feuilletonnantes. La série médicale des années 90 brille par sa capacité à traiter ouvertement des sujets habituellement tabous. Le personnage de Jenni Boulet, assistante médicale au Count County est HIV positive. La série nous montre que la maladie ne se réduit pas à une transmission homosexuelle (le mari de la jeune femme la contamine) et nous montre les difficultés de cette femme à vivre avec la maladie au quotidien (contrairement à la plupart des fictions, sa maladie est bien traitée, le sida n’est plus automatiquement synonyme de mort). Au cours de la sixième saison, elle adopte un petit garçon séropositif dont la mère est morte aux urgences explorant ainsi le thème à travers la vie de cet enfant.

Dans le plus récent Brothers and Sisters, diffusée depuis 2006 sur la chaine américaine ABC, alors que la série aborde l’homosexualité à travers trois personnages différents (phénomène rare dans une série dramatique grand public), on découvre au cours de la saison 4 qu’un de ces personnages est touché par le HIV. La série s’intéresse au quotidien de la famille Walker à la mort du patriarche. Le personnage de l’oncle Saul (qui fait son coming out à l’âge de 70 ans alors que son neveu vient de se marier à un homme) représente une autre génération, celle qui a vécu avec l’homophobie acerbe et celle qui a été sexuellement active durant les années 70-80. Après avoir découvert qu’un ancien amant (caché depuis longtemps) avait le sida, Kevin (son neveu gay) le pousse à faire le test. Il admet qu’il n’a en effet jamais été testé pour la maladie, et que des années auparavant il a eu de nombreuses relations non protégées, par ignorance de la maladie et à cause de sa difficulté à se dire homosexuel. Et c’est seulement après un accident de voiture (et une intrigue tarabiscotée) qu’il révèle à sa famille la vérité sur son état. Par ailleurs au cours de la saison, il annonce à l’homme qu’il convoite qu’il est malade. Mais celui-ci ne désire pas entreprendre une relation car il a lui-même perdu un être cher à cause du sida, on découvre ainsi le point de vue d’un « longtime companion ». Mis à part ces quelques éléments, la série ne va pas plus loin sur la question. Néanmoins, Saul fait partie de ces rares personnages qui sont atteints du virus, Brothers and sisters inintéressant à un sujet jusque là ignoré par les séries mainstream d’autant plus qu’ici cela concerne un personnage homosexuel  plus âgé et contemporain à notre époque (plus seulement les années 80).

La production télévisuelle qui semble le mieux illustrer la génération des années 80, est Angels in America. Cette télésuite, adaptée de la pièce de théâtre de l’écrivain américain Tony Kushner (1991) a été créée en 2003 par HBO Films. Ecrite par Tony Kushner et réalisée par Mike Nichols, cette télésuite en six épisodes a été diffusée à partir du 7 décembre 2003 sur HBO. Elle eut la meilleure audience des programmes réalisés pour la télévision câblée en 2003, et fut récompensée par un Golden Globe et un Emmy Award de la meilleure télésuite. Si le succès critique est certain, il faut tout de même rappeler que cette adaptation a été faite sur une chaine câblée (donc payante) qui n’hésite pas à diffuser des programmes qui renouvellent les genres et dont la qualité prime sur l’audience (Six feet Under, Les Sopranos, Deadwood etc). Angels in America aurait sans doute eu plus de mal à trouver des financement  sur une chaine grand public (FOX/ABC).
Synopsis : dans les années 80, une série de personnages s’entrecroisent dans le contexte de l’apparition du sida et de la présidence de Reagan et Bush. Prior Walter est atteint du sida, ce que son compagnon, Louis Ironson, juif démocrate, a de plus en plus de mal à vivre. L’avocat mormon, républicain et homosexuel, Joe Pitt obtient une offre de promotion à Washington de son mentor, le maccarthiste Roy Cohn. Mais, Joe hésite car son épouse Harper noie une dépression dans le Valium.
Le sida est évoqué de manière complexe dans Angels in America, c’est quelque chose à la fois « terrestre » et « céleste ». En effet, Kushner fait cohabiter des éléments réalistes à un univers emprunt de surnaturel et de réalisme magique. Prior et Roy, sont tous les deux atteints par la maladie. La description de leur état est réaliste car elle nous montre l’évolution du virus à travers son impact sur les corps : la détéroriation physique se marque sur le visage et le corps des tâches du syndrome de Kaposi, par la maigreur et la fatigue. A ces douleurs du corps, s’ajoutent les douleurs de l’âme. Tous les deux se rapprochent d’un autre monde, cosmique, douloureux ou orgasmique. Ils oscillent entre hallucination, folie et révélation divine. Prior voit l’ange de l’Amérique qui apparaît avec sa grande machine, grandiose et spectaculaire. Le haïssable Roy est hanté par la femme qu’il a fait exécuter Ethel Rosenberg.

Avec le sida, viennent les interrogations sur la mort, la foi, la solitude et la culpabilité. Comment rester prêt de celui qu’on aime alors que l’on sait qu’il va mourir ? Comment continuer à croire quand la maladie d’amour vous frappe?
Le sida est au centre de l’histoire, du politique au poétique, de la réalité sociale aux fantaisies théâtrales.

Du grand écran à la télévision, cette représentation a beaucoup évolué. Tantôt inquiètes, tantôt banales, ces images suivent les mentalités comme les mentalités suivent ces images.

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