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Live-Report : Push the Sky Away de Nick Cave & the Bad Seeds ou la floraison des mauvaises graines (11/02/2013)

Live-Report : Push the Sky Away de Nick Cave & the Bad Seeds ou la floraison des mauvaises graines (11/02/2013)

12 février 2013 | PAR Charlotte Dronier

« Je ne sais pas, ce disque semble tout simplement nouveau, vous voyez, mais nouveau d’une façon ancienne ». Après quatre ans de silence et quatorze albums en studio, la voix inquiétante et les yeux bleu-glacier encerclés de ténèbres de Nick Cave reviennent nous hanter pour quatre dates mondiales, dont une au Trianon en ce soir de 11 Février.

Délesté du son abrasif de la guitare fiévreuse de Grinderman, l’artiste australien retrouve en Push the Sky Away le chemin des ballades insidieuses de ses Bad Seeds, ornées de nuages sombres et bordées d’une atmosphère à la clarté spectrale. « Un monde luxuriant dans lequel se perdre », bercés par les boucles oniriques de Warren Ellis. Le légendaire dandysme austère de Nick Cave n’est qu’apparence, vite dépassé par sa complicité bienveillante et incroyablement tactile envers un public très ému. Nous descendons alors avec confiance et délectation dans les entrailles de sa Jubilee Street, lieu de péchés, de perdition rédemptée au sein duquel il fait tourner ses thèmes fétiches et sa « wheel of Love » (roue de l’Amour). Si sa diction poétique et narrative évoque par moments les remous lancinants de l’album Boatman’s Call (1997), la mélancolie sage laisse tout autant place à une quiétude menaçante qui plane dès les premières notes de « We No Who U R ».

A l’image de l’héroïne Bee de « Jubilee Street », ce nouvel album se pare aussi d’une peau neuve ambiguë: l’histoire est là mais sans passé, emportée par l’omniprésence de la figure de l’océan, ces étendues d’eau comme autant de gouffres où sirènes, amour, sexe, cieux, démons et religion s’unissent dans un va-et-vient aux allures de mirages. La mythologie personnelle de Nick Cave se (dé)construit dans sa maison aux baies vitrées qui s’ouvrent sur les rivages de Brighton. Un cahier noir raturé pendant un an vient alimenter ces visions où sont consignées cultures ancienne et contemporaine, curiosités et croyances parfois trompeuses récoltées au gré de recherches sur internet. Il s’agit pour lui d’en retirer uniquement la substance essentielle et affirmer son refus des limites. « Je suis entré en studio avec une poignée d’idées pas encore formées, comme des chrysalides ; ce sont les Bad Seeds qui les ont transformées en quelque chose de miraculeux. Demandez à tous ceux qui les ont vus à l’oeuvre. Pour ce qui est de l’inventivité pure et instinctive, ils ne ressemblent à aucun groupe sur terre. » confie-t-il.
En effet, Nick Cave & The Bad Seeds (Warren Ellis, Martyn Casey, Jim Sclavunos, Thomas Wydler, Conway Savage et Barry Adamson, le premier bassiste du groupe qui a ressurgi du passé pour jouer deux titres sur ce quinzième disque) travaillent ensemble depuis près de vingt ans. Projet après projet, ils scellent une relation humaine et artistique qui ne s’érode pas, comme nous le révèle le film making-off de Push the Sky Away réalisé par Iain Forsyth et Jane Pollard. Durant le concert, d’infimes maladresses et aléas techniques sont gérés de mains de maîtres sur un choeur de pré-adolescents, Warren Ellis faisant danser magistralement tour à tour violon, alto, flûte, guitare ténor, boucles et Rhodes sous le regard fraternel de Nick Cave. Oui, ils sont issus de la même mauvaise graine, la salle entière peut en témoigner.
De titres en titres en nouvelles terres paisibles de Push the Sky Away, on sent pourtant peu à peu les vieux démons qui resurgissent et ne demandent qu’à jaillir. Le déhanché se fait de plus en plus abrupt et décadent, bras saccadés, main prophétique, le regard halluciné et la voix caverneuse. Les oreilles des enfants sont déjà à l’abri, partis de la scène après un « Good night kids » affectueux. Toute la bestialité sanguinaire du Nick Cave de Murder Ballads (1996) peut alors se libérer pour notre plus grand bonheur, offrant quelques moments d’anthologie avec From her to eternity, Jack The Ripper, Red right hand, The Mercy Seat et le redoutable Stagger Lee en apothéose finale.
Si Nick Cave nous revient plus habité que jamais, il n’y a pourtant aucun meurtre qui peuple ce nouvel album. Corps et âmes sont sales, sinueux, vulnérables, mais à chaque fois, la proie potentielle s’éloigne sous son regard contemplatif, mystique, aux aguets. L’énigmatique pochette de l’album semble alors prendre tout son sens. La double connotation du ciel repoussé au loin évoque tant sa lutte contre ses propres pulsions que la religion. Ce symbole est illustré par une fenêtre qu’il ouvre à une femme avançant nue et repliée, comme si, en définitive, Stagger Lee voulait nous rappeler qu’il peut décider si « Death is not the end » (la mort n’est pas la fin). Après tout, Push the Sky Away « est encore une de ces ballades vicieuses » avoue malicieusement Nick Cave…

Sortie officielle de l’album, le 18 Février 2013, en écoute intégrale sur Télérama.fr.

Photos : Charlotte Dronier

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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