Pop / Rock
[Interview] Oiseaux-Tempête : « d’heureuses coïncidences qui forment quelque chose de cohérent »

[Interview] Oiseaux-Tempête : « d’heureuses coïncidences qui forment quelque chose de cohérent »

23 juin 2015 | PAR Bastien Stisi

En 2013, Frédéric D. Oberland, accompagné par le photographe Stéphane Charpentier, se rendaient en Grèce afin d’y capter, par le son et par l’image, les résidus de la crise économique et sociale qui culmine alors, du côté de la Mer Egée, à son apogée. La démarche, politique et philanthrope, rappelle celle de Godspeed You! Black Emperor, et plus nettement, celle de Suuns, qui évoquait lors des lives de Images of the Futures les manifestations étudiantes qui avaient frappé de plein fouet la ville de Montréal en 2012. ÜTOPIYA?, le second album d’Oiseaux-Tempête, a cette fois-ci été conçu entre Paris, Istanbul et la Sicile. Et s’il n’est pas là pour dire que ces nouveaux terrains d’expérimentations sonores seront les prochains à recevoir les jougs néfastes du capitalisme vilain, l’album affirme au moins, malgré son caractère faussement intellectualisé, qu’une voix alternative est possible.

Vous en avez pensé quoi du dernier album de Godspeed ? 

Stéphane Pigneul : Moi ça n’a jamais été trop mon truc. Il en faut bien un des deux qui n’aime pas trop !

Frédéric D. Oberland : Je ne suis pas super fan du dernier album, mais j’aime beaucoup les trois premiers opus. Sur le dernier disque, la face A est super, le reste moins. Et puis y a un beau sillon infini à la fin. Après, personnellement, je regrette le côté un peu moins orchestré. C’est pas du tout mon groupe préféré de cette scène-là. Je préfère Set Fire To Flames, qui n’est pas sur Constellation pour le coup. Godspeed, je les trouvais plus audacieux et plus aventureux au départ, je les trouve moins défricheur maintenant.

Si je pense et vous parle de Godspeed, vous vous en doutez, ce n’est pas simplement parce que le son m’y fait penser, mais aussi parce que la globalité du projet est assez voisine. Godspeed, comme Oiseaux-Tempête, c’est du post-rock hyper politisé…

S. P. : En fait, on a enregistré le disque avant de partir. Et il s’est trouvé que ce que l’on avait enregistré en studio nous orientait directement vers ces pays-là. Fred a eu l’idée d’aller à Istanbul, où il a passé deux semaines. Il y a pris pas mal de sons, il a ramené pas mal de titres qui figurent actuellement sur l’album. Et après Fred m’a retrouvé en Sicile, où j’étais déjà, et où on a fait d’autres prises de sons que l’on a intégré aux morceaux déjà composés.

F. D. O. : Notre musique est liée au voyage, l’ambiance est présente dès le départ. Que ce soit dans la construction de nos morceaux, où l’on intègre des prises de sons issus du réel à nos compositions instrumentales, ou dans les photos de ces deux disques qui font partie intégrante du projet. Dans les deux disques, on a essayé de créer une forme de narration, d’histoire, de poser des lieux, et ce même si tout ça peut aussi rester très ouvert à l’écoute. Un espace un peu fantasmé du réel. Sur le premier disque, les voyages étaient pré-existants à la musique. On avait fait un premier voyage en Grèce avec un photographe / vidéaste. On avait ramené des sons, des images avant de partir en studio. Sur le second, et comme l’expliquait Stéphane, on est allé d’abord en studio, où l’on a pas mal improvisé en compagnie de Gareth Davis, qui a rejoint le projet à la clarinette basse. Et il se trouve que dans ce que l’on a produit en termes purement sonores, il y avait un peu un côté orientalisant encore plus marqué que sur le premier album. On avait démarré un périple en Méditerranée que l’on avait envie de continuer. Alors, de manière empirique, on s’est dit qu’il fallait aller dans ces contrées-là. Ce sont d’heureuses coïncidences, qui forment quelque chose de très cohérent à la fin.

Vous parlez de coïncides qui n’en sont pas vraiment, de phases d’improvisations…Or, de l’extérieur, le projet paraît hyper intellectualisé, on a la sensation que tout est pensé en amont…

F. D. O. : Oui, c’est vrai, d’autant plus que si on est allé en Sicile, c’est aussi parce que Stéphane vivait plus ou moins là-bas au moment où on s’y est rendu…Après, les questions politiques et sociales que l’on soulevait sur le premier album, notamment grâce au travail photographique qu’avait fait avec nous Stéphane Charpentier (qui travaille encore sur ces problématiques-là aujourd’hui), sont apparues d’une manière un peu évidente. Il fallait poser des questions peut-être un peu nouvelles, sur le pluriculturalisme notamment, qui nous intéressent beaucoup. Après, ce n’est pas si intellectualisé que ça au départ.

S. P. : C’est intéressant ce que tu mets en avant en tout cas : y a des mecs qui, en réfléchissant un peu à l’album, nous on dit que le disque était pensé à la virgule après. Or, c’est improvisé…C’est exactement l’opposé ! Ce qui rejoint assez l’ambiance du groupe en fait : c’est spontané et à la fois réfléchi, que ce soit dans notre manière de composer la musique, de capter les fields recordings, dans le choix de nos photos…Ça part d’une impro, mais ensuite, on va chercher d’autres éléments pour tout raccorder et peut-être, oui, à ce moment-là apparaît une part d’intellectualisation. Mais à la base, c’est vraiment de l’impro.

F. D. O. : Oui, à la base c’est de l’impro. Mais au cœur du processus de construction du projet, on essaye de faire en sorte que ça fasse sens et de pouvoir défendre un propos. Le geste initial est souvent le bon. Vraiment, le point de départ, c’est de se faire plaisir, et de faire quelque chose qui nous ressemble, de libre.

Ce n’est donc pas du post-rock que vous faites, mais plutôt du free-rock ?

F. D. O. : Ça serait plutôt ça oui. D’autant que l’on ne se retrouve pas nécessairement dans l’appellation « post-rock ».

S. P. : Je crois que ça dépend aussi de quand tu l’écoutes, et où. Tu vois une fois, je me suis dit que c’était assez jazz. Et la fois d’après, ben pas du tout. Je trouve que c’est assez ouvert comme disque. Je n’aime pas trop en fait cette idée d’intellectualisation du disque. En fait, je ne sais même pas si on l’a intellectualisé ce disque.

Alors, comment ça se fait que tout le monde, comm et presse compris, considère Oiseaux-Tempêtes comme un projet politisé ?

S. P. : Parce que les gens ne sont pas habitués à voir un objet un peu pensé. Et qu’on ne fait pas un disque de pop ou de rock de base, avec nos gueules sur la pochette et des clips où l’on serait en train de danser autour d’une mare.

Oiseaux-Tempêtes ; on le sait, ce sont ces oiseaux que voient les marins arriver lorsque la tempête guette. Et après la Grèce, vous voici en Turquie et en Sicile. On pourrait donc se dire que cet album est un message d’alerte…

F. D. O. : On pourrait oui. Mais ce n’est pas le cas. Ce disque-là ne parle pas de crise économique. Je crois qu’il parle d’autre chose.

S. P. : Il parle du fait que l’on doit être ensemble pour faire face à tous ces trucs-là. Tout faire pour ne pas s’isoler du reste du Monde. En Sicile tu vois, si t’as pas d’échange avec les gens, tu crèves, t’as rien. Tout se passe comme ça. Tout se fait avec la transmission. Le propos n’est pas de dire « ah regarde, en Sicile aussi c’est la merde ». Nous ce qui nous plaît c’est d’aller dans des pays qui sont, pour l’opinion publique, assez pauvre et en situation de crise (identitaire, politique ou économique), et de trouver là-bas beaucoup de joie et de lumière. C’est pour ça qu’on l’a appelé ÜTOPIYA?, pour dire qu’une solution est encore possible.

J’imagine que ce n’est pas innocent d’avoir mis un point d’interrogation à la fin d’ÜTOPIYA? Puisque le son est toujours aussi noir, et que votre pochette représente quand même un bateau échoué, est-ce qu’il n’aurait pas plutôt dû s’appeler « dystopia » cet album ? On a l’impression que vous posez une question avec le titre, et que vous y répondez aussitôt avec la pochette…

F. D. O. : Sans prétention (on ne fait que de la musique), c’est vrai que l’on parle aussi de l’effondrement, ou en tout cas d’une partie de l’effondrement de notre civilisation. C’est à l’œuvre depuis plus d’une décennie, et il me semble que c’est important de se poser ces questions-là. Et d’y apporter ne serait-ce que des mini-réponses. Après lorsque tu écoutes les textes qui sont utilisés dans l’album, il y a pas mal de lumières dans les propos.

Le prochain voyage, ce sera où ?

F. D. O. : On se pose déjà la question. Sans doute aussi en Méditerranée.

S. P. : On s’est dit que ce serait sympa de se faire une trilogie de disques, tous liés en partie à la Méditerranée.

Chassol, pour construire ses albums et ses underscores, utilise des samples du réel pour créer de la musique. Votre démarche, si elle n’est pas identique, est en tout cas un peu similaire…

F. D. O. : Oui c’est vrai. Y a un mélange d’interviews avec des gens que l’on rencontre à un moment, ou de micros que tu décides de mettre sur toi de la même manière que tu prends une photo dans un lieu public.

Cette pochette est-elle prémonitoire de votre release que vous allez donner au Petit Bain, ce mercredi 24 juin ? (ndlr : le petit Bain est une péniche…)

S. P. : Exactement, on va couler le Petit Bain !


En concert au Petit Bain le 24 juin.

Oiseaux-Tempête, ÜTOPIYA?, 2015, Sub Rosa, 76 min.

Visuel : © Yusuf Sevinçli

Infos pratiques

Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du Centre Pompidou
Petit Journal Montparnasse
petitbain

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