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[Chronique] « The Pale Emperor » de Marilyn Manson : le droit au blasphème

[Chronique] « The Pale Emperor » de Marilyn Manson : le droit au blasphème

26 janvier 2015 | PAR La Rédaction

The Pale Emperor est le 9iéme album studio de Marilyn Manson. Il est sorti le 19 janvier, après deux singles, « Third Day of a seven Day Binge » en octobre, et « Deep six » en décembre. Le troisième single est sorti en même temps que l’album avec le troublant « Cupid carries a gun ». 10 titres au final pour moins d’une heure d’écoute, plus trois versions acoustiques sur la deluxe version, qu’il serait dommage de rater, surtout pour comprendre, si cela est encore nécessaire après l’écoute de cet album, que Manson écrit des chansons, loin derrière l’image bruyante qu’il a construit devant ses mots. Tout l’album a été composé par Tyler Bâtes (qui a notamment composé la BO de Killer Joe de W. Friedkin et collaboré à de nombreux albums de Rob Zombie), c’est la première collaboration avec Marylin Manson. Après le très décevant Born Vilain (2012) et l’inégal The High End of Low (2009), cet album est certainement le meilleur depuis Eat me, Drink me, sans l’égaler. 

[rating=4]

The Pale Emperor n’est pas un chef-d’œuvre. Il lui manque peut-être un ou deux morceaux grandioses pour le devenir. C’est une œuvre compacte, solide, cohérente. Il est sûrement le plus écoutable pour le grand public de tous ses albums, sans pour autant être commercial ou trop facile. Un heavy métal assez lent, fait de marches funèbres, et planant, en oiseau de proie éreinté.

Si l’on s’en tient à une critique factuelle, mais on ne peut s’en tenir là…car le contexte historique oû sort cet album lui donne des répercussions caverneuses, des questions hurlantes et une perspective vertigineuse oû l’absinthe se mêle au sang. Depuis son origine il sait que le meurtre, l’hyper-médiatisation et le glamour sont l’hypnose mêlée au mieux grotesque, au pire dévastatrice de notre époque. Son nom même Marylin (Monroe) (Charles) Manson en atteste, autant comme provocation, que comme une démonstration. Mais, par-dessus tout, et c’est là où cet album devient autre chose, il sait (au moins depuis son deuxième album Antechrist Superstar, 96) que les questions religieuses et l’hérétisme sont l’âme tourmentée de ce tournant de millénaire. Lui qui a eu à subir toutes les attaques et interdictions des intégristes américains. Ce pays qu’il nous a révélé comme personne dans sa brutale nudité religieuse. Ce pays qui n’a pas fait son déicide pour faire sa révolution. (« We ´re from America / we ´re from America / where Jésus is born ») C’est ainsi qu’il est plus qu’un chanteur, un véritable phénomène de société, le visage affreux et ultra-lucide de l’époque.

Cette œuvre s’ouvre sur un dérangeant et prémonitoire « Killing strangers », « This world doesn’t need no opera / we ´ re here for the opération / we don’t need a bigger knife / cause we got guns / we got guns / you better run / we killing strangers / so we don’t kill the ones that we love / love / love (cela nous évite de tuer ceux que nous aimons…) Dés ces premiers mots de ce Pale Emperor, on comprends amèrement que Manson vit dans les catacombes de son temps.

Le début du très efficace « The devil beneath my feet », dans le contexte historique actuel révèle son blasphème sous un jour noir et nouveau,

« Don’t want your God and His higher power / Want power to get higher / I’m not allowed, I’m not allowed / When you look up, what do you see? / Don’t need a motherfucker looking down on me / Motherfucker looking down on me / Least I know wherever I go / I got the devil beneath my feet / Least I know wherever I go / I got the devil beneath my feet / Beneath my feet »

Non, ce n’est pas un hérétisme athée, qu’est-ce que cela voudrait dire d’ailleurs, ce n’est pas un athéisme qui s’opposerait à une soumission divine. Manson chante, hurle que le diable est derrière chaque pas mais qu’aucune soumission à Dieu ne peut l’aider. Debout en Dieu face au diable, abandonné. Existentialiste, croyant et hérétique.

L’impeccable, très maîtrisé « Odds of even » qui clôture l’album serait trop complexe pour être décortiqué ici, mais que ce titre est sublime de poésie maudite. Odds of even, les chances du même, les forces du nivellement, par le jeu de sonorité avec Ode of Heaven (ode au paradis), est une merveille vénéneuse.

Et si vous doutez encore que Marylin Manson est l’un des plus grands paroliers et poètes de notre temps, alors essayer le refrain du hit single « Deep Six », « You want to know what Zeus said to Narcissus?

« You’d better watch yourself » En appréciant le double sens si profond sur le « méfie-toi » et le « regarde-toi » narcissique ordonné par Dieu lui-même et son auto-centrisme.

Ainsi cet album, en cette période où l’on a souvent l’impression qu’il faut se soumettre à Dieu ou bien ne pas croire, regorge de refrains vivifiants à hurler, redéfinissant la liberté du rapport intime à divinité.

« Love is evil (l’amour est violent, agressif)
Con is confidence (arnaquer est une confiance)
Eros is sore (le sexe est une plaie)
Sin is sincere (le péché est sincérité) »

Ce Pale Emperor en ressort au final fort somptueux, précieux et plus combattif que mélancolique. Cet empereur pâle, symbole d’une toute puissance méprisable, cette divinité pâle, blanchâtre par sa lumière, pâle par son insuffisance. Oui, Manson croit en un Dieu qui n’est pas satisfaisant. Oui, croire que Dieu ne suffit pas à rendre l’homme heureux, à rendre l’homme juste. Voilà l’écrin de son humanisme. Oui, je crois comme Job, Averroés, Prométhée, Sysiphe, Kierkegaard, Kafka, Woody Allen et Marylin Manson. Oui, je crois.

« Rather be your victim, than be with you / Rather be your victim, than be with you. »

Marilyn Manson, The Pale Emperor, 2015, Loma Vista Recordings/Concord Music Group

Jf

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