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Ana Carla Maza et Roberto Fonseca à Jazz à la Villette

Ana Carla Maza et Roberto Fonseca à Jazz à la Villette

05 septembre 2022 | PAR Cloe Bouquet

Ce samedi 3 septembre à Jazz à la Villette, la violoncelliste, chanteuse et compositrice Ana Carla Maza précédait le pianiste cubain Roberto Fonseca dans la Grande Halle de la Villette.

Ana Carla Maza

Nous voyons arriver une ravissante jeune femme en robe rouge qui nous salue comme une danseuse. Elle introduit le concert principalement au violoncelle, qui sonne parfois comme une guitare flamenco.

« Je vous emmène faire un voyage en Amérique latine », dit-elle, « et on va commencer par Cuba avec « Bahia« . Ce n’est pas la Bahia du Brésil, mais un quartier de la Havane où je suis née ! ». Avec l’archet ou en pizz, mélodique ou percussionniste, ce qui frappe, c’est qu’Ana Carla Maza fait corps avec son violoncelle, littéralement. 

« Quand je suis arrivée à Paris à 16 ans pour faire mes études, je vivais dans un tout petit studio au 6e étage sans ascenseur, mais il y avait plein de livres. Voilà donc « Con amor y poesia« . La chanteuse a en effet étudié la musique à Cuba puis à Paris au PSPBB et à l’Université Paris Sorbonne en Musicologie et Interprétation Classique au violoncelle. Elle participe aux disques de son père dès l’âge de quatre ans, accompagne Jean-Louis Aubert aux zéniths en 2014. A 10 ans, elle est sur la scène du festival Havana Jazz Plaza. A 15 ans, en concert à Jazz à Amiens, elle croise un autre violoncelliste, Vincent Ségal, « qui se produisait avec Piers Faccini. Je vais dans la loge, il me dit : « prend mon violoncelle et joue. » J’avais passé des heures et des heures à jouer chaque jour du violoncelle pendant huit ans. » Elle tourne à ses côtés puis en solo. A cinq ans déjà, elle avait commencé le piano avec Miriam Valdés, la sœur du pianiste Chucho Valdés, décédée du Covid-19 en octobre 2021 : Ana Carla lui dédie la chanson qui clôt sont album « Bahia ».

Un CV impressionnant, qui lui donne peut-être cette maturité étonnante dans la voix pour une jeune femme de 27 ans, de même que son énergie ; le confinement de 2020 l’avait prise de court, titulaire qu’elle était d’un passeport « surchargé ». Elle doit alors partir au Mexique, les frontières se ferment. « Nous rentrons dans un état d’incertitude totale. Je me réveille en pleine nuit, je bouge doucement les pieds, une petite voix me dit : Todo ira bien, todo ira bien… por mucho que el pasado haya sido oscuro, miles de razones tienes para ser feliz ». Heureusement, cela dit, que cette allégresse, ce tempérament solaire nous emporte et nous contamine, car il compense une certaine monotonie qui arrive assez vite malgré les rythmes endiablés de la samba, de la bossa et du tango : souvent, des morceaux s’enchaînent dans la même tonalité, il y a peu de richesse harmonique, et l’on se demande pourquoi dans certaines chansons, Ana Carla prend systématiquement ses notes par en-dessous – ce qui peut donner l’impression que son violoncelle est faux -, alors qu’elle montre par ailleurs une capacité à chanter pur, juste et avec simplicité…

Il faut aussi souligner, cela dit, que ce ne doit pas être évident de porter seule la Grande Halle de La Villette en première partie d’une star attendue, et Ana Carla sait prendre le public.

Depuis le début, la violoncelliste a montré une autre capacité ; l’excellence de son français et de son accent, surtout en sachant qu’elle n’en parlait pas un mot en n’arrivant en France qu’à 16 ans ! « Mais je suis tombée amoureuse d’un Français », explique-t-elle, et ceci nous éclaire un peu. « La chanson suivante s’appelle donc « le petit Français« . Adorable et sautillante comme un amour naissant. « Il regarde mes lèvres, il doit aimer le rouge » ; ses paroles sont pleines d’esprit, cette vertu française par excellence.

Nous passons à l’Argentine avec le tango « Astor Piazzolla » pour violoncelle solo, qu’Ana Carla a composé au départ pour un quartet à l’occasion de la célébration du centenaire du compositeur argentin l’an dernier. On y entend également des influences baroques.

Ana Carla a donc quitté Cuba en 2007. Le pays lui manque. « A Cuba, il y a toujours quelqu’un qui vient boire un petit café en passant, sans être pressé. » Le concert s’achève ainsi dans la bonne humeur et la nostalgie des ambiances cubaines avec « A tomar café » ; tout le monde chante le riff entraînant du refrain.

Une meilleure instrumentiste que vocaliste, en somme, mais réellement musicienne ; une carrière à suivre !

Ana Carla sortira un nouvel album à l’automne 2023, « Caribe », avec piano, trombone, accordéon, batterie et percussions.

© CB

Roberto Fonseca

Décidément, les jazzmen cubains sont tous des monstres. Pas étonnant que Richard Bona s’en soit exclusivement entouré pour sa dernière tournée.

Le spectacle commence par une vidéo : un homme de dos, qu’on imagine être Roberto Fonseca, s’apprête à entrer dans un établissement qui se trouve être un « dancing ».

C’est une réinvention de la Cabane Cubaine, le mythique cabaret du Montmartre des années 1930, que nous a proposé cette année le pianiste avec le projet : « la gran diversion ». En effet, il ne tarde pas à nous faire danser, lui et tous ses invités : Matheew Simon et Roberto Garcia à la trompette, Ruly Herrera à la batterie, Yandy Martinez à la contrebasse, Jimmy Jenks au saxophone ténor, Javier Zalva au saxophone baryton et à la flûte, Andres Coayo aux percussions et Carlos Calunga au chant, qui est intervenu sporadiquement, comme le chanteur Lass. Tout ce monde et toute cette énergie, ça envoie de sacrés décibels : pourtant, grâce à une sonorisation parfaite, on ne craint pas de faire un arrêt cardiaque à chaque beat. C’est devenu assez rare pour être souligné : contrairement à de nombreux festivals, à Jazz à la Villette, nul besoin, pour profiter du spectacle sans se ruiner les tympans, de bouchons d’oreille. Vu leur courante nécessité, qui altère donc la perception du son des artistes, on se demande souvent l’utilité d’un tel volume sonore.

Roberto Fonseca ne tarde pas à rendre hommage aux membres du mythique Buena Vista Social Club dans lequel on l’a découvert au début des années 2000 : Ruben Gonzalez, Ibrahim Ferrer… en interprétant « le premier titre qu’il a joué avec eux, et qui a changé sa vie ». Le morceau termine par une note tenue sans fin par Carlos Calunga, effet comique que Roberto Fonseca accentue en le ventilant avec sa serviette.

« Aggua » donne le ton de la soirée : rythmes latino, modernité, vélocité impressionnante, danse : dans le public, un couple improvise un duo en suivant le sentier dessiné par l’improvisation même du pianiste. C’est magnifique. Le vidéo clip accompagne la musique – la vidéo est présente tout au long du concert : on est vraiment dans la Cabane Cubaine.

Soudain, la thème change : on reconnaît « Besame mucho ». Quelques timides voix s’élèvent et, finalement, lorsqu’il voit que Fonseca joue moins fort et tend l’oreille comme pour nous inviter à prendre la place, le public chante de bon c(h)oeur.

« C’est ma mère qui m’a sensibilisé à la musique, grâce à l’amour », dit le pianiste avant de jouer « Obsesion« , un classique de Javier Solis dans une version très épurée, piano voix percussions, et assez libre.

Deux heures de concert, et on n’en a pas eu assez. Avant un grand final en fanfare a lieu un premier rappel, calme, piano et voix solo, sur « La llamada« . A nouveau, le public chante le riff du refrain.

Roberto Fonseca finit par remercier abondamment ses musiciens, les équipes techniques, et surtout le public, qui le lui rend bien. « Merci Roberto, je t’aime ! », lance une fan.

 

Visuel : Roberto Fonseca en 2012 © Wikicommons

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Cloe Bouquet

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