Musique
[Rencontre] En algun lugar de la semana, premier projet intime et confiné du merveilleux chanteur Amantin.a

[Rencontre] En algun lugar de la semana, premier projet intime et confiné du merveilleux chanteur Amantin.a

28 juin 2020 | PAR Luca Juilliard

Près de trois ans après la séparation du groupe iconique Les Petits Bâtards dont nous parlions l’hiver dernier dans notre sujet sur la scène indie Équatorienne, Daniel Sorzano a.k.a Amantin.a revient avec un Ep solo entièrement composé et écrit chez lui, durant le confinement. En algun lugar de la semana aborde subtilement les différents états intérieurs du jeune chanteur, alternant questionnement profond et légèreté volontaire. Bravant les 7 heures de décalage horaire, nous nous sommes retrouvés pour discuter de son Ep , de son succès précoce, du confinement et de ses aspirations. Un entretien au bout du monde avec un artiste prometteur et touche à tout, produisant une musique hybride oscillant brillamment entre pop, hip-hop et musique électronique.

 

Tu as commencé la musique très jeune avec ton premier groupe Les Petits Bâtards, peux-tu nous raconter tes débuts ?

C’est assez simple, avec une bande d’amis du lycée, nous avons commencé à jouer des reprises. J’ai très vite eu envie d’écrire mes propres chansons et nous avons commencé à travailler dessus ensemble. Nous avons eu la chance d’arriver à un moment où la musique équatorienne était en plein essor, on sentait vraiment l’envie chez les jeunes de “consommer local” (rire). Il y a d’abord eu le succès de groupes comme La Maquina Caméléon, Da Pawn et Lolàbum. À l’époque, j’étais très proche de Pedro, le chanteur de Lolàbum avec qui je partageais beaucoup musicalement. C’est à ce moment là qu’avec Les Petits Bâtards, nous avons sorti notre première chanson “Ficcìon”. De fil en aiguille, nous avons joué dans notre lycée d’abord, puis dans les salles de Quito et dans des festivals plus importants. C’était tout nouveau pour nous, quand j’y repense on était vraiment des bébés de 15 ans !

Vous avez connu le succès très rapidement, quel regard portes-tu a posteriori sur ces années ?

Comme je te disais, on était vraiment jeune et c’était dingue pour nous de se retrouver à jouer dans des festivals. Je me rappelle avoir été impressionné par le retour du public, c’est une sensation particulière de voir une foule danser et connaître tes paroles par coeur. Dans le même temps, l’adolescence est une période particulière où l’on grandit et on apprend à se connaître. Je pense que nous avons tous beaucoup appris de cette période, tant du monde de la musique que de nous mêmes.

 

Aujourd’hui le groupe n’existe plus, quand est-ce que vous vous êtes séparés et pourquoi ?

Nous avons joué notre dernier concert en 2017 au QuitoFest et nous sommes séparés dans l’année qui a suivi. Je pense que c’est quelque chose qui arrive dans tous les groupes et spécialement lorsque les membres sont si jeunes. Au fil des années tu évolues, tu fais des rencontres et les aspirations de chacun divergent. J’avais commencé le groupe avec Tomas, le bassiste du groupe et nous avons connu beaucoup de formations différentes au cours de nos quatre années ensemble. Nous n’étions plus forcément d’accord sur nos choix musicaux et j’ai senti qu’il fallait que je sorte de cette entité pour continuer à créer.

Deux ans se sont écoulés entre la fin des Petits Bâtards et ton retour sous le nom d’ Amantin.a, que s’est-il passé pendant tout ce temps ?

Disons qu’après quatre années intenses de tournée, j’avais besoin d’un peu de temps pour atterrir. J’ai donc décidé de partir vivre dans ma ville d’origine (Bogota en Colombie) pour sortir du microcosme de Quìto. Ici j’ai vraiment pris le temps de me retrouver, j’ai aussi rencontré les personnes qui m’entourent aujourd’hui et qui sont très importantes dans mon processus créatif. Je voulais attendre avant de partager quelque chose, je voulais que mes chansons me ressemblent vraiment.

Raconte nous la genèse du projet Amantin.a, d’abord pourquoi ce nom ?

Mon père a fait ses études en Belgique, j’ai donc toujours été relié à la culture francophone. Il me parlait des auteurs qu’il aimait et notamment de Georges Sand. Je trouvais incroyable cette histoire de femme autrice ayant dû se travestir pour pouvoir publier. J’ai lu ses livres et me suis renseigné sur son histoire, j’ai aussi découvert son vrai nom : Amantine Aurore Lucile. Du coup j’ai décidé de récupérer son premier prénom, comme un pied de nez à cette époque.

Ton style musical a changé, tu t’es éloigné du son pop/rock caractéristique des Petits Bâtards pour évoluer vers une musique plus électronique.

Je pense que cette évolution était nécessaire, j’ai commencé la guitare très jeune et j’avais vraiment envie de m’émanciper de cet instrument pour composer. De plus, mes goûts musicaux ont beaucoup changé, j’écoute par exemple beaucoup de jazz et de hip hop en ce moment, donc forcément ça se ressent dans mes propositions.

Tu as tout d’abord sorti les morceaux Sade et Rastro(ft Metodo), deux titres très différents.

C’est vrai ! Sade a vraiment une résonance particulière pour moi car elle représente le pont entre mes deux projets. J’avais écrit ce morceau lorsque j’étais encore avec Les Petits Bâtards, mais je sentais qu’il ne correspondait pas totalement au groupe. Je l’ai sorti comme premier morceau sous le nom d’ Amantin.a pour tourner définitivement la page, c’était une manière pour moi de matérialiser musicalement la transition entre ce que je faisais avant et ce que je fais à présent. Pour Rastro, c’est différent car c’est une collaboration, je te parlais tout à l’heure de l’importance qu’a mon entourage dans mon processus créatif, ce sont ces gens que tu peux voir dans le clip.

Parlons maintenant de ton Ep En Algun Lugar de La Semana qui est sorti le 19 juin dernier. Il se compose de trois morceaux, parle nous de sa conception ?

Pour commencer laisse moi te dire que cet Ep est totalement le fruit de la quarantaine, j’ai composé et enregistré tous les morceaux chez moi durant cette période si particulière. Je travaille depuis longtemps sur un album qui était ma plus grande préoccupation jusqu’ici. Avec le confinement, j’ai ressenti le besoin de créer et de partager quelque chose de différent, en rapport avec ce que je vivais. C’est rare de se retrouver si longtemps avec soi-même, on peut sonder son intérieur et faire ressortir des émotions plus profondes. C’est ce que j’ai fait avec cet Ep que je n’avais pas du tout prévu. Les morceaux, mais aussi les dessins qui l’illustrent, ont été réalisés avec l’aide de mes amis proches, comme une manière de rester ouvert sur le monde extérieur.

Le premier morceau « Ultramar » est une chanson trip-hop en suspens, paraissant flotter dans les airs. La vidéo, tournée sur les toits de Bogota, reflète cet univers ouvert et rêveur; cependant, les paroles sont très introspectives. Tu y parles de l’impact des souvenirs sur ta personnalité, de tes amitiés passées. J’ai été frappé par ce contraste, peux tu nous en dire quelques mots ?

C’est intéressant ce que tu dis ! En effet, cette chanson parle des souvenirs que l’on a et de leur caractère intangible… J’utilise le termes ultramar (outre – mer) pour parler de cet endroit où les problèmes du quotidien, les rancoeurs et les incompréhensions n’existent pas et où seuls restent les souvenirs heureux que l’on a d’une personne. Ce morceau est, en quelque sorte une invitation aux retrouvailles et au pardon. Aller vers l’ultramar, c’est retrouver un ami avec qui nous avons vécu et se remémorer ensemble les moments qui ont compté. Pour ce qui est de la vidéo, le contraste dont tu parles est effectivement apparent, les plans alternent entre des vues planantes sur le ciel et la forêt et des plans serrés au coeur de ma routine quotidienne, à l’intérieur de mon appartement. Ce sont les deux endroits dans lesquels j’ai vécu ces deux mois d’enfermement.

Le second titre de l’Ep est aussi tourné vers l’introspection. Il m’a beaucoup touché car tu y évoques subtilement la découverte de la conscience et de la vie intérieure lors du passage à l’âge adulte. J’ai cependant difficilement pu comprendre le titre “Comodin”, que voulais-tu développer avec cette chanson ?

(rire) Je pense que tu as raison sur le passage à l’âge adulte, je ne m’étais pas rendu compte de ça avant ! Ce morceau, je l’ai écrit et composé avec mon ami Ricardo Laverde. C’est une personne avec qui je partage beaucoup et nous avons voulu questionner la notion de chance. Celle-ci est à la fois dépendante de notre volonté et imprévisible. El comodin (le joker) est une image, c’est une carte que l’on sort lorsque rien d’autre n’est possible de jouer et qui peut nous faire gagner la partie. C’est une chance de l’avoir dans son jeu, mais encore faut-il la sortir au moment opportun. Cette chanson est aussi une chronique de notre quotidien, dans cet Ep, je voulais vraiment que chaque parole écrite soit ancrée dans ma réalité ; qu’elles parlent de mon vécu et de mes questionnements.

Le dernier morceau « Medusa » sonne différemment, on sent une forte influence du hip-hop Lo-fi de Nujabes. Elle évoque l’amour et la sensualité à travers le personnage de Medusa, comment t’es venue cette idée ?

Pour cette dernière chanson, je suis parti d’un sample trouvé sur le morceau « Blue Moon » d’Ella Fitzgerald que je trouvais merveilleux. J’avais envie de faire quelque chose de différent, de tenter des choses. Je voulais écrire une chanson d’amour sans être amoureux pour voir ce qui en ressortirait. Il m’est venue assez vite l’image de Medusa : en amour, il nous arrive de savoir pertinemment qu’une personne nous fera souffrir et de continuer à la voir. Pendant l’écriture de la chanson, j’ai finalement rencontré une fille, la fiction s’est alors mêlée à la réalité… J’ai d’ailleurs enregistré sa voix pour l’ajouter à la fin de ma chanson.

En algún lugar de la semana est sorti le 19 juin dernier, quel sont tes projets pour la suite ?

J’aurais aimé pouvoir jouer ces titres sur scène le plus tôt possible… J’ai vraiment envie de découvrir comment le public s’est approprié les chansons, c’est toujours une sensation magnifique d’observer les visages des gens en concert. Pour le moment, je vais me contenter d’enregistrer des sessions live qui devraient sortir prochainement. Sinon, je suis toujours en travail sur mon premier album Paradiso; nous nous reverrons le moment venu pour en discuter !

 

Pour terminer voici une mini playlist concocté par Amantin.a pour vous plonger au cœur de ses influences : 

Kanye West – Not Kanye West

Franck Ocean – Chanel 

Childish Gambino – Me And Your Mama 

Gustavo Cerati – Alma 

 

Remerciements : Daniel Sorzano ; Odile Zvenigorsky 

Crédits visuel : © Natalia Zambrano 

Luca Juilliard 

 

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Luca Juilliard

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