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Websérie : « Tu préfères » de Lise Akoka et Romane Guéret

Websérie : « Tu préfères » de Lise Akoka et Romane Guéret

28 juin 2020 | PAR Katia Bayer

« T’as 16 ans, tu me parles d’amour ? »

Lundi 29 juin débarque sur Arte la nouvelle websérie  Tu préfères  de Lise Akoka et Romane Guéret. En 2016, celles-ci avaient terminé de réaliser leur premier court-métrage, Chasse royale, un film magnifique dans lequel la jeunesse, le casting sauvage, l’improvisation et le rap se mêlaient au réel et à la fiction. Le film, un moyen-métrage de 28 minutes, avait glané un prix caféine (Illy) à la Quinzaine des Réalisateurs et avait été nommé pour le César du meilleur court-métrage l’année d’après. Si vous ne le connaissez pas, sachez qu’il est disponible en ligne grâce à UniversCiné. 

Quatre ans plus tard, Tu préfères comporte certaines similitudes avec Chasse royale par l’authenticité et la jeunesse de ses interprètes, son aspect hybride, contemporain, et la place laissée à l’impro. La websérie aurait dû faire ses débuts fin mars au Festival Séries Mania à Lille (comme Unorthodox, lire notre chronique). C’est finalement sur arte.tv et Instagram @arte_asuivre qu’on la découvrira après le weekend.

Côté réel. Shirel, Fanta, Zak et Mouctar, 2 filles, 2 garçons – sont âgés de 16 ans. A la suite d’un casting sauvage, ils se sont rencontrés sur le tournage de La Mélodie, un film de Rachid Hami sorti en 2017 avec Kad Merad et Samir Guesmi. Il s’agissait de leur première apparition au cinéma. Lise Akoka et Romane Guéret ne sont pas loin. Coachs pour enfants engagées sur ce film, elles vont passer du temps avec eux. Au fil des discussions, elles repèrent des personnalités, une complicité, une liberté de parole mais aussi une pudeur, une timidité. Des éléments, une matière intéressante, source de scénario possible à envisager, à travailler. Le résultat, quelques années plus tard, s’appellera Tu préfères, nourri de jeux, de discussions enregistrées puis retranscrites, de mises en situation mais aussi d’improvisations et d’écriture collective. La série se dessine en 10 épisodes de 7 minutes.

Côté fiction. Shaï, Djeneba, Ismaël et Aladi vivent aux abords de la Place des Fêtes dans le 19ème arrondissement parisien, ils sont amis depuis longtemps. Comme leurs copains, ils se posent des questions sur des thèmes aussi complexes que l’amour, l’amitié, la religion, le handicap, la mort, l’argent, la famille, le désir, l’homosexualité, la rupture, le mensonge, la liberté d’expression… Et pour aborder ces thèmes très casse-gueule, l’angle retenu de la série, c’est Tu préfères. D’un épisode à l’autre, les jeunes se renvoient la balle : « Et toi, tu préfères quoi ? Rihanna ou Beyoncé, être riche et amoureux ou pauvre et seul, manger du porc ou ne plus voir ta mère, enlever tes babouches ridicules ou perdre ta meilleure pote ? »,… Les dilemmes sont cornéliens, absurdes, impossibles mais il faut bien choisir, prendre position, s’affirmer, revendiquer haut et fort ses valeurs, chose fondamentale pendant l’adolescence.

Avec des punchlines au top (« Pertinemment, c’est mon meilleur mot », « T’as un décolleté de partout », « Le sperme, c’est plein de protéines »), une jeunesse, une tchatche et une énergie qui font plaisir à voir à l’écran, Tu préfères ne s’en sort pas si mal. La série de fiction imaginée par Lise Akoka et Romane Guéret (assistées de leur co-auteure Eleonore Gurrey) est intéressante dans le paysage audiovisuel actuel par sa durée et son montage (on n’y peut rien, le format court, c’est notre truc !), le dynamisme et la spontanéité de ses jeunes acteurs qui jouent aux grands à une période compliquée entre l’enfance et le monde adulte, avec les armes dont ils disposent : les bons mots, les poses et tenues sexy, le narguilé, les défis à la con, les fautes de français, le baratin, l’œil et l’index jamais très loin d’Instagram…

D’un épisode à l’autre, les relations entre eux évoluent, les clans se forment et se déforment.  En un peu plus d’une heure au total, en considérant la série dans son ensemble, on passe d’une chambre à coucher à un toit de HLM, de la piscine municipale au grec du coin, du salon de manucure à la rame de métro. Shaï, Djeneba, Aladi et Ismaël s’embrouillent, s’aiment, se chambrent pour un rien, balancent des capotes pleines d’Oasis orange sur les gens, parlent cash, font des poses – têtes de bites pour leurs stories sur un air de Vivaldi. Bref s’affirment au quotidien, entre opinions et paradoxes, revendications et fragilités. Les questions que ces quatre jeunes (se) posent touchent parfois aux tabous, elles nous interpellent aussi car elles ne se limitent pas qu’à eux, à leurs origines métissées et leurs quartiers d’origine. Ultime force : la caméra ne lâche pas les quatre compères. On est à hauteur d’ado et ça, c’est quelque chose qu’on aime bien, qui nous intrigue depuis le court-métrage des filles. Les adultes, eux, sont quasi inexistants. Moqués, filmés de loin, de haut ou au contraire en gros plan avec leurs défauts (marqués par le temps, les années, les problèmes, les vices), ils ne comptent pas. Ce sont des silhouettes qui ne font que passer. Voilà, la série n’est pas loin du cinéma et c’est intéressant ces allers-retours entre les formats (moyen-métrage, série), les casquettes (coachs, réalisatrices) et les genres (fiction, docu). Akoka et Guéret écrivent leur premier long depuis un moment (production : Les Films du Velvet, comme le court). Soyons patients avant d’en découvrir le résultat. Ouvrons l’œil et le bon.

visuels : Arte

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Katia Bayer

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