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[Interview] S A Y C E T : « avec Mirages, je me suis mis à assumer ma voix »

[Interview] S A Y C E T : « avec Mirages, je me suis mis à assumer ma voix »

09 mars 2015 | PAR Bastien Stisi

Sur Mirages, le troisième album de S A Y C E T paru après quatre ans de silence discographique, Pierre Lefeuvre fait pour la première fois de sa carrière l’usage de sa voix. Au milieu des hauteurs vocales de Yan Wagner et des sensualités de sa collaboratrice historique Phoene Somsavath, son timbre vient sur le morceau éponyme de l’album bouleverser les logiques de ceux qui auront été attentifs au parcours d’un artiste libéré et auteur ici de son album le plus frontal et le plus pop. Il présentera ce troisième essai demain au Divan du Monde, et nous confie aujourd’hui les motifs de cette évolution aussi inattendue que convaincante.

Quatre ans séparent la sortie de Mirages de celle de son prédécesseur Through the Window…Au sein d’une période où les sorties s’enchaînent tellement, le laps de temps est notable !

Pierre Lefeuvre : Finalement, et c’est un hasard, il y aura même eu quatre ans d’intervalle entre chacun des trois albums…Je crois que j’aime bien prendre mon temps et avoir des choses à raconter. Je déteste me répéter malgré le fait qu’il me semble que l’on se répète toujours un peu…J’essaye en tout cas d’avoir toujours la même colonne vertébrale dans mes albums, mais en le déclinant de manière différente. Cet album est par exemple plus violent que l’album précédent, tout en conservant le côté onirique qui a toujours été présent chez moi…

« Violent », ce n’est quand même pas le terme que j’aurais utilisé…

P. L. : Oui, mais quand tu le compares à l’album d’avant, qui était super éthéré, il y a une très grosse différence ! Il m’a donc fallu un peu de temps pour trouver l’énergie nécessaire pour réaliser ce troisième album…

Ce n’est donc pas simplement que tu étais trop occupé durant ce temps par ton travail pour le Centre de Pompidou ?

P. L. : Non. J’aurais très bien pu tout faire en même temps.

Peux-tu m’expliquer en quoi consistait exactement ce travail ?

P. L. : J’ai fait la bande sonore de plusieurs bandes-annonces d’expositions du Centre Pompidou. Au début, ils prenaient des morceaux issus de mon premier album One Day At Home (je leur avais bien sûr donné l’autorisation de le faire), et une fois qu’ils ont eu utilisé les dix morceaux de cet album, je me suis mis à faire des créations spécifiques pour ces expositions…Ce qui est marrant c’est que certaines de ces pistes m’ont servi de moteur pour ce troisième album. Des pistes souvent assez abstraites, qui devaient avant tout servir l’image, qui s’inspiraient malgré tout assez largement de mon premier album…J’avais par exemple fait ça pour l’exposition Josef Albers, sur les Surréalistes, sur Eileen Gray…

La naissance de cet album se fait avec « Ayrton Senna », dont l’imagerie collective a surtout retenu sa mort spectaculaire en direct du Grand Prix de Bologne. L’image t’a marqué à ce point ?

P. L. : Je commence sur cet album par un truc morbide, et je termine par un truc morbide ! Le dernier morceau, s’appelle « Smile From Thessaloniki », une ville grecque, liée à ma grand-mère qui est décédée dernièrement… Ayrton Senna, pour le coup, c’est l’une de mes premières prises de conscience de l’idée de mort. J’étais très jeune lorsque c’est arrivé, tu vois un mec qui fonce dans un mur…l’image m’a énormément marqué. Ça contrastait aussi avec le titre qui est assez doux.

Ton morceau « Cité Radieuse » est une référence au célèbre bâtiment de Le  Corbusier. Tu dis t’être passionné pour l’architecture. Est-ce aussi une manière de rapprocher ta musique des théories défendues par Le Corbusier ?

P. L. : Ouais, il y a un peu de ça. Je suis aussi allé plusieurs fois dernièrement à Marseille où j’ai eu l’occasion de découvrir la Cité Radieuse. La construction m’a fasciné. L’architecture, c’est un domaine auquel je n’avais jusqu’ici pas été sensibilisé. Je n’avais pas les codes pour le comprendre (je ne les ai toujours pas vraiment d’ailleurs…) Je suis sensible aux arts graphiques, à la musique, au cinéma, et ce domaine créatif-là m’était assez inconnu. La Cité Radieuse du Corbusier, c’est un peu l’emblème de l’architecture contemporaine, c’était facile de faire référence à ça, mais l’idée de citer ça dans mon album me plaisait pas mal.

Cet album, il me fait penser à un rencard entre Son Lux et M83…

P. L. : Il y a pas mal de ça oui. Bien sûr, il y a toujours la hantise de sonner « trop » quelque chose, mais clairement oui, l’énergie est proche de ces noms-là.

La grosse surprise, c’est de devoir employer le mot « pop » pour en parler, de cet album…

P. L. : J’ai eu des volontés de « pop ». Sur un morceau comme « Mirages », par exemple, ça l’est clairement.

Afin d’amplifier encore cet écart, pour la première fois de ta carrière, tu te mets même à chanter (sur « Mirages »)…

P. L. : Oui, ça va de pair avec l’album. J’assume des choses sur cet album que je n’assumais pas avant. C’est mon impression a posteriori en tout cas. À l’époque où j’ai fait enregistrer Yan Wagner sur « Half Awake », je n’assumais pas de chanter. Puis j’ai continué à enregistrer l’album, et j’ai de nouveau eu besoin d’une voix de garçon, sur « Mirages ». Là, je me suis mis à assumer.

Tu vas chanter en live aussi ?

P. L. : Oui. Sur « Half Awake » aussi du coup, puisqu’a priori Yan ne m’accompagnera pas sur mes dates ! Ça me faisait très peur au tout début pour tout t’avouer.  J’ai joué pour la première fois cet album en août au Trabendo, et j’étais absolument pétrifié. C’était la première fois de ma vie que je chantais en live, tu imagines ? Devant 400 personnes qui ne s’attendant pas à ce que je chante ? Si un jour je suis reconnu pour mes « qualités » de chanteur, je sais toutefois très bien que ce sera pour mon harmonie, et pas pour le grain de ma voix. Je n’ai pas la voix de Yan Wagner ou de Thom Yorke, clairement.

Tu te verrais faire une carrière à la Sascha Ring d’Apparat, qui est progressivement passé de l’IDM pure et sans voix à l’electronica pop chantée ?

P. L. : Ouais, il a une belle voix en plus ! Une voix hyper aigüe, hyper perchée…La mienne est hyper grave, et si je suis capable de faire dans l’ aiguë, je ne le fais jamais parce que je n’assume pas du tout ! Commencer à chanter à trente piges avec une voix de tête ? C’est compliqué…En live, les gens qui ne me connaissaient pas et qui m’ont entendu chanter ont trouvé ça bien. Ceux qui me connaissaient déjà ont trouvé ça bizarre…Il y a même des mecs qui m’ont appelé « le chanteur » lors de mon dernier concert à Nantes ! « C’est toi le chanteur là ? » Même ma copine, la première fois qu’elle m’a entendu, elle a rigolé…Elle ne connaissait pas ma voix de chant !

Tu vas continuer à l’utiliser, cette voix ?

P. L. : Oui grave. Maintenant que j’ai franchi le pas, je vais continuer !

Y avait-il aussi la volonté de mettre sur pied des morceaux plus adaptés à un format club que sur les précédents albums ?

P. L. : Peut-être pas en club, mais au moins en concert : on m’avait beaucoup dit lors des concerts entourant le deuxième album, qu’il fallait absolument que ce soit plus violent…Que les gens se faisaient chier à force d’entendre des trucs trop mignons ! En musclant ensuite le deuxième album pour le format live, j’ai effectivement pris plus de plaisir. Et je voulais encore accentuer ça sur le troisième. Je voulais être plus frontal, toucher plus rapidement le public.

Désolé de te poser cette question, mais ça m’intrigue : d’où vient le nom de ton projet ?

P. L. : Ça vient d’une divinité égyptienne, mais modifiée (Saïset), qui est un soldat de Râ, un truc comme le Dieu des Guerriers. J’étais hyper jeune, j’écoutais de la musique, je venais d’arriver à Paris, et je ne connaissais ainsi pas grand monde ici…Je passais du coup beaucoup de temps dans les musées. Un jour je me suis retrouvé au Louvre. Je cherchais un nom pour un projet (qui n’était pas celui-là d’ailleurs), et je me suis dit que la prochaine statue sur laquelle je tombais et que j’aimais bien, je lui donnerais son nom. Et voilà. Je n’aimais pas trop l’orthographe du nom, je l’ai modifié, et c’est resté. J’aime bien aussi le fait que ça ne veuille pas précisément dire quelque chose…J’ai espacé les lettres parce que je voulais que ça fasse plus massif ! Ma scéno est un peu comme ça aussi, du coup c’est cohérent.

Cette scénographie, on pourra la découvrir au Divan du Monde, ce mardi 10 mars, lors de la release party de Mirages.

S A Y C E T, Mirages, 2015, Météores Music, 48 min.

Visuel : © pochette de Mirages de S A Y C E T

Infos pratiques

Le lieu unique
Théâtre Artistic Athévains
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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