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Une Enfance du Christ sans contretemps au TCE

Une Enfance du Christ sans contretemps au TCE

16 décembre 2018 | PAR La Rédaction

 

 

À quelques jours de Noël et au seuil de l’année 2019, qui marquera les 150 ans de la mort de Berlioz, le Théâtre des Champs-Élysées proposait L’Enfance du Christ avec une distribution vocale de grande qualité, mais une direction plutôt inégale, manquant de relief et de tension.

Par Clément Mariage

L’Enfance du Christ est née d’un canular : en 1850, Hector Berlioz, qui approche de la cinquantaine, a dû faire face à plusieurs coups du sort. La Damnation de Faust, « légende dramatique » créée en 1846 à l’Opéra Comique a été un four retentissant et le compositeur a voyagé notamment en Angleterre et en Russie à la recherche d’une reconnaissance qu’il n’a pas trouvée en France. Dans le même temps, l’impresario qui lui avait promis un poste stable de chef d’orchestre à Londres fait faillite et son père, ainsi que sa sœur Nanci, meurent. Un soir, alors qu’il est depuis quelques temps de retour à Paris, il est invité à la réception que donne un ami. Comme il est d’humeur taciturne et s’ennuie, on lui propose de composer : Berlioz griffonne alors un morceau pour orgue, auquel il ajoute par la suite une partie chantée. Une idée lui vient alors : présenter ce morceau devant la critique comme une composition de Pierre Ducré, « maître de musique à la Sainte-Chapelle de Paris, 1679 ». Les spectateurs n’y voient que du feu et Berlioz, réjoui d’avoir trompé ceux qui le critiquaient, décide de faire grandir ce pastiche baroque initial pour composer une « trilogie sacrée », qu’il appellera donc L’Enfance du Christ, finalement créée le 10 décembre 1854 à Paris, cette fois-ci sous son propre nom. C’est un très grand succès, qui réjouit et scandalise à la fois Berlioz : il a de nouveau confiance en son art, ce qui lui permet d’entamer la composition des Troyens, mais il trouve que ce succès est une marque de mépris vis à vis de ses œuvres antérieures, décriées en leur temps.

 

Cette œuvre singulière, que Berlioz nommait affectueusement « ma petite sainteté », raconte l’enfance du Christ, de sa naissance en Judée jusqu’à l’arrivée de le Sainte Famille en Égypte, après la Fuite. Composée de trois parties où alternent des scènes dramatiques et des parties plus contemplatives, reliées entre elle par les interventions d’un récitant (qui tient cependant une partie chantée, comme l’Évangéliste des Passions de Bach, par exemple), cette « trilogie sacrée » se situe quelque part entre l’oratorio et le drame lyrique. Le texte du livret est de Berlioz lui-même. La première partie présente un roi Hérode angoissé qui consulte des devins afin de connaître l’origine de son inquiétude. Ils lui révèlent qu’un nouveau-né lui ravira son trône. Hérode prend alors la décision de faire tuer tous les enfants en bas âge, épisode que l’on connaît sous le nom de « Massacre des Innocents » (qui n’est cependant pas représenté par Berlioz). L’action se situe ensuite dans la crèche, où Marie et Joseph contemplent affectueusement leur enfant, alors que des anges les invitent à fuir la région, pour épargner l’enfant du glaive des soldats d’Hérode. La deuxième partie se déroule pendant la Fuite en Égypte, dans le désert, où la famille prend du repos. La dernière partie présentent Joseph et Marie épuisés, cherchant du secours dans la ville de Saïs, en Egypte. C’est chez un père de famille charpentier qu’ils trouveront finalement l’hospitalité. En guise de morale, le récitant et le chœur déclarent : « Ce fut ainsi que par un infidèle fut sauvé le Sauveur », marquant probablement le scepticisme de Berlioz vis à vis des institutions religieuses, auquel il opposerait une bonté naturelle, au-delà des appartenances religieuses.

 

C’est une très belle distribution qui avait été réunie ce soir-là pour donner vie à cette Enfance du Christ. Bernard Richter, chanteur trop rare à Paris, est un récitant de haut rang, au timbre tendre, à la diction nette et à la ligne soignée, dont la musicalité émerveille. Le rôle d’Hérode était tenu avec application par Nicolas Testé, mais il semblait ce soir visiblement souffrant (il toussait entre certaines de ses phrases, plus discrètement que la plupart des personnes présentes dans la salle, cependant…) et la tenue de la ligne en pâtissait par moments, malgré lui. Edwin Crossley-Mercer, étrangement terne en Centurion, gagne en présence dès qu’il revêt les habits de Joseph : la déclamation se fait plus animée et le timbre déploie ses charmes mâles. Stéphanie d’Oustrac incarnait Marie et avec quel éclat miraculeux ! D’abord emplis de bonheur devant son enfant, ses yeux s’obscurcissent quand des anges viennent lui annoncer qu’on veut la mort du nouveau-né. Son chant passe ainsi de la délicatesse à l’ardeur désespérée — à la faveur d’une diction plus incisive et de couleurs funèbres dans la voix —, jusqu’à renouer au terme de l’œuvre, dans le calme retrouvé, avec une grâce bienheureuse.

 

Le chef d’orchestre Emmanuel Krivine semblait hésiter à choisir une direction précise à son interprétation : ni religieusement recueillie, ni théâtralement tendue, sa lecture, certes tout à fait honorable, manque de flamme et peine à se hisser hors d’une certaine neutralité et d’une demi-mesure sans relief particulier.

Pourtant, l’Orchestre National de France ne démérite absolument pas, manifestant tout au long de la soirée, malgré des accrocs ponctuels, une vraie maîtrise de la partition et sachant faire apparaître de belles teintes sombres ou des couleurs plus diaphanes. Le Chœur de Radio France, vainqueur à l’applaudimètre, fait montre de toutes ses qualités jusque dans un chœur conclusif d’une limpidité et d’une sérénité achevées.

 

Mystérieux sentiment, finalement, que la soirée, malgré des qualités nombreuses (autant vocales qu’instrumentales), est marquée par un manque d’élévation et d’élan, comme si quelque chose n’avait pas pris. Saluons malgré tout l’ensemble des artistes réunis ce soir-là pour interpréter cette œuvre si précieuse, en attendant de retrouver Stéphanie d’Oustrac chez Berlioz, cette fois-ci en Cassandre, dans Les Troyens que donnera l’Opéra de Paris en janvier.

visuel :©Radio-France-Christophe Abramowitz

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