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L’Orchestre National de France, Emmanuel Krivine, le Chœur de Radio France et Stephane Degout chantent le deuil en allemand au Théâtre des Champs-Elysées [Live-Report]

L’Orchestre National de France, Emmanuel Krivine, le Chœur de Radio France et Stephane Degout chantent le deuil en allemand au Théâtre des Champs-Elysées [Live-Report]

13 octobre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Ce jeudi 12 octobre 2017, sous la houlette d’Emmanuel Krivine, l’Orchestre National de France proposait un programme allemand au Théâtre des Champs-Elysées: Mozart, Mahler, Brahms, Schubert pour évoquer la mort, la disparition et aussi la mémoire. Un répertoire profond, joué avec élégance et détermination.

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C’est en silence, avec un tiers des effectifs de l’orchestre et sur deux accords solennels que ce concert placé sous l’enclume d’un « ré mineur » majoritaire a débuté. Gravée dans le marbre, la Musique funèbre maçonnique de Mozart a agi comme une mise en condition du public et signait déjà la subtilité de ce concert de disparition et de mémoire avec un allègement presque heureux en son cœur et une fin aussi douce que mélancolique.

C’est toujours sans un mot mais très applaudi que le baryton Stéphane Degout est entré en scène pour un cycle des Kindertotenlieder (1904) de Mahler dirigé avec distinction par Emmanuel Krivine. Laissant entendre chaque instrument pour un début presque impressionniste, l’Orchestre National de France semblait tout entier au service de la voix solennelle du soliste. En échange, la diction parfaite de Stéphane Degout séparait les syllabes, comme l’orchestre les sons, avec la beauté triste qui convient aux plus grands malheurs. La colère point dans le deuxième Lied, plus marquée par le rythme saccadé de l’orchestre que par la voix imperturbable du chanteur. Alors qu’on s’enfonce dans un destin de malheur, un sourire communicatif éclaire le visage d’Emmanuel Krivine pour encourager à jouer le mirage du 4e Lied (« Oft denk ich, sie sind nur ausgegangen », « Souvent je pense qu’ils sont juste allés se promener ») à restaurer l’ordre normal d’un monde où les enfants ne meurent pas en bas âge. L’orchestre donne parfaitement à entendre la résignation solennelle de 5e et dernier Lied et la paix d’une âme qui recommande les êtres aimés et perdus à la grandeur de Dieu. Les flûtes se font entendre au-dessus des cordes et l’on entre, toujours avec délicatesse, dans un Hadès que l’entracte ne nous fera pas perdre de vue.

Après la pause, on recule en effet un peu dans le temps avec une œuvre pensée par Goethe et mise en musique par Brahms : le Chant des Parques (1882) où règne le néoclassicisme et résonne sur une ligne bien plus droite que chez Mahler (malgré les échos du royaume des ombres) la tragédie d’un destin voué à la mort. Le chœur de Radio France est roi, dans cette belle partition où l’on se plonge comme dans le Léthé.

Enfin, avec encore un saut en retrait dans le temps, la fameuse Symphonie n° 8 inachevée de Schubert (1822) prend elle aussi des échos maladifs de Memento Mori. Toujours avec infiniment d’élégance et de précision, l’ONF la joue d’une traite : les violoncelles répondent au violon avant que le folklore de l’ébauche de deuxième mouvement ne donne à la mort des résonances plus champêtres. La musique s’éteint doucement après ce concert beau, puissant et très recueilli. Emmanuel Krivine salue tous les corps de l’orchestre et ajoute une dédicace en note finale : « A Jean Rochefort », comme s’il était encore un peu présent et qu’il jouait à être mort pendant que l’âme du romantisme allemand nous aide à dire « Au Revoir ». Une soirée à la fois calme et intense pour une grande musique qui accompagne vers la nuit…

Visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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