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“J’ai une fascination pour la musique sombre” : Harding fait ses adieux à l’Orchestre de Paris avec Sibelius et Brahms

“J’ai une fascination pour la musique sombre” : Harding fait ses adieux à l’Orchestre de Paris avec Sibelius et Brahms

30 juin 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Le 20 juin 2019, à la Philharmonie de Paris, Daniel HARDING dirigeait son dernier concert à la tête d’ORCHESTRE DE PARIS : un diptyque poignant de Concerto pour violon en ré majeur, op. 77 de Johannes BRAHMS (avec le vif-argent Janine JANSEN au violon) et la Symphonie no. 4 en la mineur, op. 63 de Jean SIBELIUS.

Lors qu’il tire sa révérence après un concert plein de pathos mais aussi d’introspection, Daniel Harding raconte, à un public éclatant de rire, une anecdote qui commente le choix de la Symphonie no. 4 en la mineur, op. 63 de Sibelius : “J’ai appelé Édouard, notre délégat artistique, il y a une semaine, en enorme panique. Et je lui ai dit, ‘Mais qu’est-ce qu’ils vont penser, tout le monde, que j’ai choisi de finir mon mandat avec une symphonie tellement incompréhensible, tellement détachée ?’ C’est pas le cas. L’on a fait la programmation pour le concert de ce soir avant que la décision a été prise, ça c’est important de savoir. Mais en même temps, j’en ai profité, parce que comment peut-on finir ? Et peut-être je n’aurais pas osé choisir cette symphonie, mais je suis heureux que ça a été choisi pour moi. […] Vous qui venez souvent, vous avez peut-être remarqué que j’ai une fascination pour la musique sombre. […] C’est plus facile pour nous de savoir comment se comporter dans la joie. Mais c’est plus important de savoir qu’on n’est pas seul dans la tristesse, et c’est la musique qui nous permet de sentir ça.”

De quelle sorte de tristesse s’agit-il, de quelle sorte d’obscurité ? La Symphonie no. 4 en la mineur, op. 63 (1910-1911) est composée par Sibelius à l’issu d’une période extrêmement éprouvante : il subit, en 1908, une intervention chirurgicale pour un cancer de gorge et vit dans la foulée quelques années d’incertitude paralysante quant à son avenir personnel et musical. En 1909, en vue de convalescence, il part, avec le peintre Eero Järnefelt, pour Koli, l’emblématique « montagne finlandaise » en Carélie, pour écouter, comme il écrit, « les soupirs des vents et les grondements des orages ». Suit un deuxième voyage en Carélie en 1910, cette fois-ci à Vyborg et Imatra, en compagnie d’une amie de la famille et mécène Rosa Newmarch, toujours à la poursuite des perturbations naturelles comme celles des rapides et des tempêtes. En november de cette même année, il met également en musique « Le Corbeau » d’Edgar Allan Poe, dont le protagoniste oscille entre l’espoir le plus fragile et la déception la plus amère : « Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué […] Ardemment je désirais le matin… » C’est donc Sibelius frappé par « le destin » – comme par le « Jamais plus ! » de Corbeau – qui remarque à August Strindberg, par rapport à la Symphonie no. 4, « C’est une misère que d’être humain ». À Walter Legge il avoue qu’après l’avoir complétée, il s’était trouvé dans « un territoire frontalier au-delà duquel règne la folie ou le chaos ». En effet, lors de sa création le 3 avril 1911 par l’Orchestre philharmonique de Helsinki, dirigé par Sibelius lui-même, la Symphonie no. 4 est acueillie avec « des regards fuyants, des hochements de tête, des sourires embarrassés ou secrètement ironiques », se souvient Aino, la femme de compositeur. Ce soir, Harding et l’Orchestre de Paris relèvent ainsi le double défi d’empathie avec la lutte existentielle et musicale de Sibelius et convainquent pleinement que les difficultés à se repérer dans le présent obscur et à prevoir l’avenir flou et précaire se traduisent en structures dynamiques musicales toutes aussi éloquentes : ténues, irrésolues, tantôt intelligibles, tantôt brouillées, tant des aurores boréales frisonnant dans « le silence éternel des espaces infinis » dont s’effrayait Pascal.

L’élan vital personnel et musical de Janine Jansen en Concerto pour violon en ré majeur, op. 77 (1878) de Brahms fournit le contrepoids essentiel à cette ambiguïté du sort en suspens. Son archet se décline dans deux modalités principales : celle du « peigne fin » et celle d’une « pointe d’argent », avec une myriade des nuances intermédiaires. Au spiccato, ses poils semblent se séparer, comme par magie, de sorte à « peigner » des faisceaux des cordes, produisant des sons richement texturés et pluridimensionels. Au legato, ils ne font plus une « ligne » mais se concentrent en une « pointe » qui relie les notes une à une de sorte à ne pas laisser un seul maillon faible. Aucune question, Jansen est virtuose dans tous les registres ; seulement, avec l’entrée, au début d’Adagio, des hautbois, comme si de la lumière sereine du soleil pénétrant par une fenêtre ouverte, l’on se demande si ça serait possible, pour un violon, de « respirer », de « s’ouvrir » de cette façon…

Pour re-écouter ce va et vient de l’obscurité et de la lumière dans l’ordre qui convient à l’étape et la direction de votre lutte existentielle et musicale, rendez-vous sur Philharmonie Live, ou le concert est diffusé en format vidéo.

Visuels : © Isabelle Soulard

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