Classique

[Live Report’] L’orchestre de Paris et Janine Jansen: de la folie au triomphe

[Live Report’] L’orchestre de Paris et Janine Jansen: de la folie au triomphe

23 janvier 2015 | PAR Marie Charlotte Mallard

Ce mercredi soir, sur la scène de la Philharmonie de Paris, l’orchestre de Paris donnait le Concerto pour violon en ré majeur op 35 de Tchaïkovski accompagnant ainsi Janine Jansen, puis la Symphonie n°5 en ré mineur, op 47 de Chostakovitch. L’Orchestre de Paris nous ayant habitué à de sublimes interprétations, aux démonstrations de puissances, comme à un éventail de nuances extrêmement étendu, nous avions hâte de l’entendre dans ce nouvel écrin de la musique classique. Le programme est virtuose et tourmenté, sera indubitablement sublimé par l’acoustique de la Philharmonie pour donner lieu à une soirée somptueuse de qualité. 

Unique concerto pour violon de Tchaïkovski, l’œuvre, mêlant exaltation romantique, révolte, délire tragique et fougue populaire, est tant par sa singularité que par sa virtuosité, un incontournable du répertoire. Rendu populaire auprès du grand public grâce au film Le Concert de Radu Mihaileanu (2009), il est un immanquable pour tous les grands violonistes.

Les premières notes de l’orchestre sont moelleuses et précautionneuses, avant de monter en intensité et en caractère pour mieux permettre au violon solo d’ériger le thème principal. Sensible, grave, le timbre de Janine Jansen est aussi rond que chaleureux, emplit de sa nuance piano la salle et nous assiège totalement tandis qu’elle initie les premières notes avec tendresse et romantisme. Un calme avant la tempête qui suivra, les doubles cordes et l’emportement jusque dans les suraigus qui viendront seront en effet annonciateurs de la fougue et de la folie de toute la pièce. Le premier mouvement, proprement destinal, mélange de variations, de développements et de reprises entre les différents pupitres de l’orchestre, joue sur l’intensité, la solennité et l’envergure. Ainsi mesure-t-on la précision de l’acoustique de cette fameuse philharmonie. Chaque timbre s’entend en effet distinctement les uns des autres, le tout, semble vous entourer, vous englober littéralement. Aussi nous voilà pris au piège d’une bulle sonore d’une subtile précision.

Le violon brille par sa virtuosité, exalte le drame, et ce soir Janine Jansen brillait par son aisance et son engagement. On sera de ce fait, complètement hypnotisé par la cadence du premier mouvement et ces suraigus cristallins, joués sur un fil et si sonores, mais également par sa sauvagerie et sa démence passionnée. Un moment exceptionnel, une pure folie qui ne redescendra pas jusqu’à la fin du mouvement, l’orchestre étant en totale connivence avec la musicienne. Le public ne pourra s’empêcher d’applaudir à tout rompre, pour saluer la ferveur, l’énergie, mais surtout l’émotion intense. La Canzonetta, intime, élégiaque, et surtout bouleversante nous permettra d’apprécier les bois, et encore un peu plus la précision sonore, laissant flotter, résonner jusqu’au bout le vibrato des instruments, tout le relief de la partition ressortant magiquement. Le Final qui s’enchaîne directement aussi dynamique et virtuose que le premier mouvement, tranche néanmoins en terme de caractère. Danse folklorique, il déborde de tout sens et virevolte à tout va. Porté par une Janine Jansen enragé, il clôturera la symphonie avec une fervente bravoure. Les applaudissements explosent, pour une ovation largement méritée. En bis, la belle violoniste donnera la sarabande.

Après l’entracte était donné la 5e Symphonie de Chostakovitch. C’est dans une période mouvementée de la vie du compositeur comme de l’histoire russe qu’est née cette symphonie. En effet, après que Staline eut détesté son opéra Lady MacBeth qui jusqu’alors était un succès, parût une critique assassine dans La Pravda. Ainsi, y était évoqués des « tintamarres, grincements, glapissements », ainsi parlait-on de son « formalisme petit-bourgeois », de son « naturalisme grossier », refusant simplicité et réalisme socialiste. L’article menace par ailleurs le compositeur, alors que la Russie est en proie aux purges staliniennes: « On joue avec l’hermétisme, un jeu qui pourrait mal finir ». Inquiété, il fera en effet l’objet d’une condamnation officielle. Alors que la cabale se déchaîne, Chostakovitch écrit une 4e Symphonie, torturée, reflet de la psychologie tourmentée du compositeur, devenu dépressif, insomniaque voire suicidaire. Puis une 5e à laquelle il donne des accents plus traditionnels, s’inspirant de Tchaïkovski et simplifiant son style. Sous-titré « Réponse d’un artiste soviétique à une juste critique », et proprement autobiographique, elle évoque la révolte profonde face à la tyrannie, et surtout  le triomphe final.

Simplicité, justesse de la mesure dans chacun des mouvements, permettront de faire ainsi ressortir tout le caractère de cette œuvre et d’en extraire pleinement l’imaginaire. Aussi, face aux lancinants, ordonnés et menaçants  pas martiaux qu’entonnent les puissantes basses, jaillit des cordes oppressées le fracas et les interrogations. On admire particulièrement le solo de flûte, vibrant dans un premier temps puis feutré. Une interprétation de l’orchestre de Paris et de son chef, Paavo Jarvi qui nous rappelle particulièrement celle de Bernstein et du New York Philharmonique. A la torpeur du premier mouvement répond l’Allegretto, valse outrageusement ironique, sardonique même et sciemment grossière. Des caractères que Jarvi se plait à exagérer voire même à caricaturer, appuyant particulièrement le premier temps de la valse pour mieux accentuer le balancement et jetant littéralement en l’air les deux autres. Le chef s’amuse, bien décidé à rendre l’instant le plus trivial et polisson possible.

Le Largo sera tout en retenue puis se gorgera de pathos porté par la déclamation des cordes, et l’on retrouve là, la gestuelle ample du maestro. Le contemplatif solo de hautbois par la suite relayé par la clarinette et plus tard la flûte -tous aussi vibrants et timbrés les uns que les autres- soutenus par des cordes aux frémissements pianississimos, nous suspendra dans le temps. Les nuances toujours plus poussées de l’orchestre de Paris nous interloquaient déjà à Pleyel, force est de constater que cette nouvelle salle semble donner encore plus de possibilité à l’orchestre, en témoigne la fin du mouvement. Toutes les cordes se hissent dans les aigus les plus sensibles, dans une nuances toujours plus piano et toujours plus fine, le mouvement se clôturant par l’échappement de ce bourdonnement chuchoté et lancinant. Le Final est quasiment enchaîné, les cuivres s’érigent tels des héros démontrent leur force et y exalte la victoire. On retrouve là encore l’interprétation de Bernstein, notamment dans la sereine parenthèse pastorale, pour mieux  magnifier la grandiose et glorieuse victoire finale. Paavo Jarvi lève même le poing haut et fort pour mieux faire entendre à ses musiciens l’intention et l’intensité vers lesquelles il souhaite les mener.

Encore une fois le public est conquis et ovationne les musiciens et leur chef, dont le sourire ne trompe pas. De grands bravos retentissent de toutes parts pour saluer l’époustouflante prestation autant que la majesté et la qualité de l’ensemble de la soirée.

Un concert à revoir sur Arte Live Web en cliquant ICI. 

Infos pratiques

La Micro Galerie
Galerie Intuiti Paris/Bruxelles
Vanderschueren-chloe

2 thoughts on “[Live Report’] L’orchestre de Paris et Janine Jansen: de la folie au triomphe”

Commentaire(s)

  • Alain

    Vous êtes enthousiastes après ce concert, moi non plus. J’ai entendu un orchestre de Paris à la peine dans la symphonie de Chostakovitch, manque de rythme, de couleurs, d’ironie. Pourtant ce pauvre Paavo Järvi se donnait beaucoup de mal pour essayer de les remuer un peu.

    On était nettement en dessous du Philharmonique de Radio France entendu récemment à la maison de radio dans des extraits de Wozzeck.

    janvier 25, 2015 at 15 h 45 min
  • Ilian

    Janine Jansen est trop agressive lorsqu’elle joue le concerto . Quand c’est trop agressive , on ne comprend pas le concerto , contrairement à Julia Fischer qui exprime bien les nuances et le vibrato ! Après c’est une question de gout !

    mai 15, 2015 at 9 h 13 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *