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Le Festival Musica nous fait redécouvrir la musique mystique de Giacinto Scelsi

Le Festival Musica nous fait redécouvrir la musique mystique de Giacinto Scelsi

21 septembre 2018 | PAR Yaël Hirsch

Les trois événements de ce deuxième jour de Musica permettaient de découvrir ou de redécouvrir la musique du compositeur italien Giacinto Scelsi (1905-1988) en trois formats de trois lieux. Longtemps écarté de l’institution et du Panthéon, cette voix singulière et spirituelle, concentrée sur l’art de repenser le son, est une puissante rencontre.

Ce jeudi un soleil carrément estival baigne Strasbourg. Partenaire de Musica, France Musique est déjà là et c’est Arnaud Merlin qui anime à 12:30 à la Bibliothèque nationale et universitaire de la ville un débat autour Giacinto Scelsi (prononcez « chelsie ») avec le producteur Nicolas Lesoult, le réalisateur Sebastiano d’Ayala Valva, la contrebassiste Joëlle Léandre et Jean Wittersheim, directeur adjoint rédaction culture Arte.

Nous arrivons malheureusement trop tard pour cette introduction et entrons tout de suite dans le vif du sujet avec un trio de musique entièrement placé sous l’aile inspirée de Scelsi à la salle de la Bourse. Alors que le clarinettiste Jean-Marc Foltz a joué pour la première fois du Scelsi en 1992, il a pris l’artiste italien au mot quand il disait qu’il travaillait sur le son mais n’était pas lui même compositeur. Disant être inspiré par les dharmas, Scelsi a connu une grande crise spirituelle dans les années 1940 et en est sorti plus solitaires, croyant à la réincarnation, plus concentré sur la matière du son que sur sa forme et modeste au pont de pensée que son travail n’était sur le moyen d’un souffle qui le dépassait. A la fois entièrement inspiré par les partitions rigoureuses du compositeur mais fidèlement dépassé par leur inspiration le concert du jour est Une initiation.

Avec le pianiste Stephan Oliva, le contrebassiste Bruno Chevillon et l’ingénieur son Gérard de Haro, Jean-Marc Foltz propose donc cette suite Soffio di Scelsi, comme un voyage .

Dès le début le souffle est au rendez vous de cette bande passante qui nous relie via les trois musiciens à Scelsi. Le piano se maintient dans les touches les plus graves et la clarinette se fait respiration avant de doucement aller vers le cri. Un cri mélodieux, un cri sans douleur, un cri d’acceptation venu d’ailleurs qui permet au piano de remonter délicatement la pente et à la contrebasse de se faire orientale. Il y a une grande douceur dans ce début lent et profond. Quand les touches du piano montent, les autres instruments créent une sorte d’apesanteur. Les percussions marquent une pause, et les cordes et le souffle prennent le relais. Dans cette suite assez mystique, où le son s’étouffe comme des astres qui tombent, l’on prend son temps: la respiration est là, et c’est l’expiration permet la méditation. Le rythme s’installe et cela tangue sous les doigts de Stéphane Olivia, ce qui n’empêche pas les cordes de Bruno Chevillon de crisser. Et tout d’un coup les percussions d’exploser. Le piano se fait alors plus blues et la clarinette retentit comme une plainte un peu étouffée. La tension monte et les percussions s’emballent, c’est un champs de mines et la peur cavale. Puis une pause, le silence et les cordes du piano grincent et se mettent en tension. Le souffle siffle dans des tubes transparents qui grésillent. Quelque chose est sur le feu du destin. Jean-Marc Foltz se met à genoux pour suggérer un chant du cygne. Un écho un peu sauvage et menaçant de disque 33 tours gratté ou de Reichstag en flammes crée la pointe d’un malaise. Puis La douceur revient, susurrée comme une vieille bande-son de cinéma avec un piano un peu lyrique, une clarinette sotto voce et une contrebasse sur la pointe des pieds. C’est encore et toujours pneumatique et très beau. La clarinette remonte, orientalisante, puis hachée, puis perçante. Et le son crache comme une phtisie métaphysique. Ça crie comme un déchirement avant que l’archet de la contrebasse ne prenne le relais d’une veillée mortuaire et que le piano ne marque l’inquiétude. Le son sature dans un acmé plus vivant et très vibrant puis les percussions prennent le relais dans un feu d’artifice. Le piano est seul à reprendre la cadence en écho. D’un bureau improvisé, le grattement du stylo du contrebassiste se fait essentiel, scandé par le piano lancinant. La clarinette joue, la lumière de chevet veille et le contrebassiste lit une lettre en italien. C’est mystique et peut être pas tout à fait utile pour entrer dans le dernier mouvement à nouveau plein d’attente, de souffle, de douceur et de destin.

Au troisième événement dédié à Scelsi de ce jour, l’on confirme que le texte lu salle de la Bourse est bien de la main et de la voix du maître. Craignant de mourir, le compositeur a enregistré un long témoignage qu’il a lui même enregistré et dont la voix scande le beau film de Sebastiano d’Ayala Valva, Le premier mouvement de l’immobile (2017), présenté au très moderne UGC Ciné Cité de Strasbourg, en salle 20 habillée de 32 hauts- parleurs pour un son immersif, à 20:30.

Coproduction par les Films de la butte et Arte, ce documentaire habité sur l’influence du compositeur qui a détruit toutes les photos de lui est une quête dans les lieux qu’il a connus et auprès des musiciens qu’il a marqués de son art exigeant et de sa musique transcendante: tout commence par le père du réalisateur qui a fait écouter la musique de leur parent éloigné, lui aussi d’Ayala Valva a son enfant, suscitant alors l’effroi. Vingt ans plus tard, le jeune homme redécouvre la musique de son cousin éloigné, mort depuis 30 ans. Alors que son père lui même est très malade, il fait témoigner les derniers musiciens a avoir travailler avec Scelsi : la soprano Michiko Hirayama, décédée depuis, la clarinettiste Carol Robinson, la contrebassiste Joëlle Lesandre et le chef d’orchestre Aldo Brizzi. Le film de 82 minutes est imbibé de la musique et la voix du maître et il se vit aussi comme une initiation : l’on suit l’apprentissage du réalisateur pour être « assez scelsien ». Le film est suivi d’une captation live par Sebastiano d’Ayala Valva d’un des monuments pour chœur et orchestre de Scelsi récemment enregistré à l’Auditorium de Radio France selon un nouveau dispositif de captation en 106 micros, logiciel de mix innovant et dispositif WFS relayé à la diffusion par des haut parleurs latéraux permettant une immersion dans la matière de la musique. L’œuvre,  Uaxuctum (1966) est dédiée à une ville Maya qui s’est elle même sacrifiée pour des raisons religieuses et. Lis envoie graviter bien haut dans les mondes chuintants et graves d’un son d’apocalypse acceptée. Solennelle la pièce nous laisse sur une note grave et universelle applaudissant au cœur d’une public nombreux un Music’Arte sur Scelsi qu’on peut retrouver en ligne (ici) pour plus de captations du compositeur italien désormais mieux connu.

Toute La Culture est encore à Strasbourg ce vendredi 21 septembre, pour un changement de registre et de grand musicien inspiré. Ce soir, au Zénith de Strasbourg place à la création française de l’opéra pop rock de Franck Zappa, 200 Motels.

Visuels : ©Yaël Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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