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Festival de Musique baroque de Sablé-sur-Sarthe 2019

Festival de Musique baroque de Sablé-sur-Sarthe 2019

30 août 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

 

A Sablé-sur-Sarthe, jolie petite ville ancienne et très calme, le Festival de musique baroque accompagne et soutient depuis quatre décennies le formidable renouveau des musiques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Il fallait toute la magnificence et la monumentalité de l’église Saint-Louis, à La Flèche, pour offrir un cadre à la hauteur de cette « Passion selon Saint Jean » de Jean-Sébastien Bach, exécutée au cours du Festival de musique baroque de Sablé-sur-Sarthe. Avec le Chœur Mélismes, la Maîtrise de Bretagne, l’Ensemble de musique ancienne Le Banquet Céleste et l’organiste-claveciniste Kevin Manent-Navratil, un bataillon d’excellents solistes, parmi lesquels le ténor Thomas Hobbs (l’Evangéliste), le baryton Benoît Arnould (Jésus) et la basse Tobias Berndt (Ponce Pilate), mais encore Myriam Arbouz, Christophe Lowrey ou Nicholas Scott, « La Passion selon Saint Jean », magnifiquement dirigée par Damien Guillon, est parvenue à son acmé depuis la Mise au tombeau jusqu’ à la fin de l’ouvrage. Bouleversant !

Une savante désinvolture

La veille, dans « Bach à voix basse », la contralto Nathalie Stutzmann entonnait des cantates du même Jean-Sébastien Bach, en compagnie du baryton croate Leon Kosavic, raide comme un premier communiant, tout en dirigeant avec le charisme qui est le sien la formation de musiciens qui l’entouraient et en achevant en toute beauté la soirée sur la cantate BWV 82, « Ich habe genug ».
Le lendemain, nouvel enchantement avec l’Ensemble Jupiter ! Un très jeune orchestre à cordes, comprenant entre autres le violoniste Théotime Langlois de Swarte, le violoncelliste Cyril Poulet et le contrebassiste Hugo Abraham, tous merveilleusement unis avec leurs camarades autour du luthiste Thomas Dunford. Une formation débordant de vitalité, effleurant les partitions (concertos et ouvertures d’opéras d’Antonio Vivaldi, plus une jolie dérogation à la musique baroque grâce à une transcription pour guitare et orchestre du « Concerto d’Aranjuez » de Joaquin Rodrigo, Thibaut Garcia étant soliste) avec une savante désinvolture, un raffinement spirituel et joyeux qui ont enthousiasmé à juste titre les auditeurs.

Splendeurs mexicaines

Autre concert, décoiffant, et livrant une cascade de découvertes : celui donné pour clore avec éclat le festival et baptisé « Splendeurs mexicaines ». Ce sont des musiques nées dans la Nouvelle Espagne, à Puebla de Los Angeles, l’actuelle Puebla, au Mexique, et qui fut au XVIIe siècle le plus brillant foyer musical du Nouveau Monde, ce sont ces musiques qui ont constitué ce concert enchanteur. Lieu de création d’innombrables compositions de chants sacrés, la cathédrale de Puebla de Los Angeles compta un impressionnant cheptel de maîtres de Chapelle ou de religieux inspirés qui auront multiplié les partitions accompagnant des textes bien souvent écrits en castillan et mêlant aux sources sacrées, des rythmes, des formes profanes. Inspiration chrétienne et populaire, racines espagnoles et amérindiennes ont donné le jour à un répertoire d’une formidable vigueur, interprété, sous la direction de l’Argentin Eduardo Egüez, par un bataillon de musiciens et de chanteurs extraordinairement séduisants. A l’ensemble musical La Chimera (violon, violes de gambe, harpe espagnole, luth, guitare, vihuela aragonaise et orgue), lequel s’est rendu célèbre avec « Misa Criolla, Misa de Indios », se sont joints les Sacqueboutiers de Toulouse, le dynamique Chœur de chambre de Pampelune et toute une volée de solistes aussi remarquables qu’envoûtants : Barbara Kusa, soprano, Lixsania Fernandez, mezzo, Maximiliano Banos, contre-ténor, Jorge Morata, ténor, Andres Prunell, basse. Le tout donnant lieu à un véritable feu d’artifice où la tendre gravité du rite chrétien est submergée par une foi populaire follement joyeuse.

Abbesse et compositrice

Quatre concerts, quatre superbes soirées, quatre triomphes assurés devant un public choisi ! Ces productions ont fait de cette 41e édition du Festival de Sablé quelque chose de miraculeusement beau. Et l’on ne saurait oublier non plus les exquises interprétations de l’Ensemble Amarillis dans des œuvres de Telemann, Bach ou Delalande. Des partitions servies avec délicatesse, mais qui s’offraient jadis à une audience de Cour remuante et un peu frivole et non à un public figé comme aujourd’hui dans une salle de concert. On n’oubliera pas non plus le concert dirigé par Stéphanie-Marie Degand à la tête de La Diane française, « Récréations », nom donné à des suites de danses à la française composées par Jean-Marie Leclair avec une élégance et un raffinement bien propres au règne de Louis XV.

Dernière révélation : ces « Vêpres de la Vierge » datant du XVIIe siècle avec lesquelles l’Ensemble I Gemelli, fondé par le brillant ténor Emiliano Gonzalez Toro, a entrepris un magnifique travail de renaissance. Renaissance d’une musique née dans l’un de ces nombreux couvents italiens célèbres en leur temps pour la qualité du chant des moniales. Mais aussi et surtout renaissance de la compositrice de ces « Vêpres de la Vierge », la bénédictine Chiara Margarita Cozzolani (1602-circa 1677), cloîtrée au couvent de Sainte Radegonde, à Milan. Femme et religieuse : Cozzolani, qui fut de surcroît abbesse de son couvent (aujourd’hui occupé par un cinéma, à deux pas du Dôme de Milan), cumulait les désavantages qui l’ont conduite à être injustement oubliée. Et c’est tout à l’honneur de l‘ensemble I Gemelli, comme à celui du Festival de Sablé, de restituer sa dignité à une compositrice comme il y en eut tant dans l’histoire de la musique, et qui furent souvent négligées parce qu’elles étaient des femmes dans un monde dominé par les hommes.
Ces « Vêpres » si belles, servies par d’excellents chanteurs et de remarquables musiciens, ont prouvé la cruauté de cet oubli. Et ce n’est pas là la moindre des vertus de ce concert que d’en avoir sauvé Chiara Margarita Cozzolani.

Les élites baroques

Créé en 1978, doté d’un budget modeste de 800 000 euros, aidé par des sponsors, attirant un public venu de pays lointains tout comme des châteaux et manoirs voisins parsemés dans une région qui en est riche, et toujours dominé par les ombres tutélaires du guitariste Betho Davezac et de la chorégraphe Francine Lancelot, le Festival de Sablé a été et demeure l’un des moteurs essentiels du renouveau européen de la musique baroque des XVIIe et XVIIIe siècles, mais aussi de musiques plus anciennes encore. Ses activités embrassent aussi des cours magistraux de chant, de danse et de musique instrumentale baroques prodigués à une quarantaine de jeunes artistes, des conférences très suivies par le public, des ateliers de pratique artistique. Depuis cette année, il se répand sur la place publique avec des concerts gratuits. Celui de musique médiévale, donné par l’Ensemble Apotropaïk avec des « Cantigas de Santa Maria » composées par le roi de Castille Alphonse le Sage, s’est offert comme l’exemple le plus heureux de ces concerts en plein air.
La pérennité du festival dit avec éloquence combien il demeure un phare dans son domaine, même si chacune des éditions n’a pas été nécessairement aussi séduisante que celle-ci qui a été concoctée par Alice Orange, sa conseillère artistique. Car on a vu défiler à Sablé, au cours des décennies, les élites de la musique, du chant ou de la danse baroques : du Café Zimmermann à Ris et Danceries, en passant par Europa Galante, le Freiburger Barock Orchester, il Seminario Musicale, Hespérion XXI, la Capilla real de Cataluna, la Grande Ecurie et la Chambre du Roy, les Arts Florissants ou le Concert Spirituel, The Kings Consort, l’Orquestra Barroca de la Casa da Musica de Porto, la Compagnie l’Eventail de Marie-Geneviève Massé, le Concerto Köln, la Compagnie des Fêtes galantes de Béatrice Massin ou l’Ensemble Philidor…

A l’image d’un château superbe, mais à demi-ruiné

N’y a-t-il donc pas matière à s’étonner qu’un festival si pétillant et d’une telle renommée demeure enchâssé dans une petite ville mesquine et désespérément endormie ? Alors qu’elle recèle des rues pittoresques et des maisons anciennes d’une réelle beauté et qu’elle jouit d’un site magnifique au bord de la Sarthe, site dominé par le superbe château classique de Colbert de Torcy, marquis de Sablé, puis des ducs de Chaulnes et de Picquigny, Sablé offre le pénible spectacle d’une cité inanimée, quasiment déserte, et qui semble gérée par des municipaux déplorables, sans goût, ni imagination. Son château, aujourd’hui propriété de l’Etat, est à son image. Façade lépreuse, honteusement négligé, il était destiné à surplomber avec superbe une petite cité qui, elle, pourrait être un joyau si des gens de talent savaient quelque peu la mettre en valeur. Bref, la hisser à la hauteur du Festival de Musique qui s’y déroule.

Raphaël de Gubernatis

Le prochain Festival de Sablé aura lieu du 24 au 29 août 2020.

PHOTO : « La Passion selon Saint Jean » en l’église Saint-Louis, à La Flèche.

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Raphaël de Gubernatis

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