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Fantastique concert « Héroïnes » avec Lucile Richardot à la Philharmonie : un Berlioz dopé par Gardiner

Fantastique concert « Héroïnes » avec Lucile Richardot à la Philharmonie : un Berlioz dopé par Gardiner

26 octobre 2018 | PAR Denis Peyrat


Pour célébrer Berlioz, l’un de ses compositeurs fétiches, Sir John Eliot Gardiner a impulsé une folle énergie à son Orchestre Révolutionnaire et Romantique. Mais il a aussi permis à la mezzo-soprano Lucile Richardot de révéler ses talents de tragédienne dans deux royales agonies successives : celles de Cléopâtre puis de Didon.

Après l’avoir interprété la veille à Versailles, Sir John Eliot Gardiner proposait au public de la Philharmonie un programme qui sonnait comme un prélude aux célébrations des 150 ans de la mort de Berlioz, qui se dérouleront en 2019. On a pu y apprécier toute la virtuosité des instrumentistes de L’Orchestre Révolutionnaire et Romantique, qui fêtera lui aussi l’année prochaine ses trente ans consacrés à l’interprétation de la musique des 18eme et 19ème siècles sur instruments d’époque.

Dès son entrée en scène Gardiner cueille le public à froid en attaquant, à peine monté sur le podium, l’Ouverture du Corsaire, les musiciens jouant debout. La sonorité des instruments d’époque éclate alors dans toute sa splendeur, avec des cuivres mats et sans clinquant. La sonorité est nerveuse, mais sans sécheresse et les cordes font preuve de toute leur virtuosité dans cette œuvre démonstrative.

La scène lyrique La Mort de Cléopatre sur un texte de Pierre-Ange Veillard, constituait en 1829 la troisième tentative de Berlioz pour remporter le Grand prix de Rome, après les déconvenues successives de La Mort d’Orphée et d’Herminie, qui n’avait obtenu l’année précédente que le deuxième prix. Le compositeur déçu n’avait pas voulu la publier et ce n’est que récemment qu’elle a pu à nouveau être interprétée au concert. C’est un oeuvre éminemment dramatique où Berlioz s’est laissé aller à des effets orchestraux très expressifs, qui à l’époque n’ont pas été appréciés par le jury. Celui-ci attendra encore une année pour le couronner avec une cantate Sardanapale beaucoup plus conventionnelle. Lucile Richardot, que l’on connait mieux pour ses interprétations de musique baroque, se révèle une magnifique Berliozienne, déclamant les récitatifs avec une diction parfaite et toute la rondeur de son timbre charnu. Le rôle explore toute l’étendue de son registre, et même si quelques aigus émis très droits semblent un peu tendus, la chanteuse, très impliquée incarne superbement la reine d’Egypte déchirée jusqu’à ses derniers soupirs haletants. De son côté, John Eliot Gardiner ménage toute la tension dramatique de cette scène lyrique et met en relief les effets de contraste dynamiques voulus par Berlioz sans écraser la soliste.

La Chasse Royale et Orage, extrait symphonique débutant l’Acte IV des Troyens donne ensuite l’occasion de mettre en valeur, avec tous les effets de spatialisation souhaités par le compositeur, les superbes pupitres de cuivres, au premier rang desquels la délicate et remarquable corniste solo Anneke Scott. Le chef sollicite même doublement les pupitres de cordes, puisqu’ils remplacent brièvement le chœur dans les effets dramatiques de clameurs au plus fort de l’orage. La première partie du concert se clôt avec l’émouvante mort de Didon, dans laquelle Lucile Richardot déploie toute la maîtrise de son souffle et un superbe légato. La très belle ligne de chant et les pianissimi qu’elle délivre notamment dans sa dernière phrase « Ma carrière est finie » provoquent les légitimes acclamations du public, et font espérer qu’elle puisse un jour interpréter la totalité du rôle sur scène.

Rares sont les occasions d’entendre la Symphonie Fantastique sur les instruments et dans les conditions d’interprétation proches de celles de Berlioz. On est frappé dans le premier mouvement par l’engagement des musiciens et la fougue communiquée par leur chef. Une formidable impulsion est donnée par la baguette remarquablement précise de Gardiner. Il y a là certes des Rêveries, mais aussi beaucoup de Passions.
Pour Un bal, le chef a choisi de disposer les harpes (doublées) au premier rang de part et d’autre de l’orchestre. Tous les effets de réponses apparaissent alors magnifiquement grâce à cette spatialisation. La Scène aux champs est le mouvement qui apparaît le moins innovant par rapport aux interprétations déjà entendues sur instruments modernes. Sans doute parce que les effets d’écho des hautbois sont déjà bien connus, et que l’ambiance de ce passage est celle qui sollicite le moins la formidable énergie impulsée par le chef anglais. Toutefois la présence de quatre timbaliers permet de ménager toute la dynamique des effets de tonnerre finaux.
Les deux derniers mouvements donnent en revanche l’occasion de mettre en exergue toutes les richesses et singularités de l’orchestration. La Marche au supplice est incroyable de sauvagerie brute de cuivres et de timbres acérés, contrastant avec la douceur de l’idée fixe (remarquable clarinette de Nicola Boud). Signe de l’interprétation des grands chefs, on se surprend à découvrir ça et là dans cette oeuvre si souvent jouée des détails instrumentaux jamais révélés. Enfin toute l’étrangeté des effets d’ambiance du Songe d’une nuit de sabbat semble magnifiée par l’emploi des instruments originels (flûtes en bois, ophicléides, serpent).
Seule réserve, l’emploi pour le Dies irae de sons de cloche enregistrés, à la façon du carillon de Westminster, qui écrasent quelque peu l’orchestre de leur énorme résonance. A l’instar de la Damnation de Faust, la grande fugue de cordes est dès lors le démarrage d’une gigantesque et irrésistible course à l’abîme qui se conclut après la réapparition du Dies irae dans l’éclat de l’accord final de cuivres, déclenchant une belle ovation du public conquis.
Grâce à la science de Sir John Eliot Gardiner, rarement la Symphonie fantastique n’aura si bien porté son qualificatif.

Visuel : ©Sim Canetty Clarke

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Denis Peyrat
Ingénieur exerçant dans le domaine de l'énergie, Denis est passionné d'opéra et fréquente les salles de concert depuis le collège. Dès l'âge de 11 ans il pratique également le chant dans diverses formations chorales, en autodidacte mais avec une expérience qui lui permet à présent de faire partie d'un grand chœur symphonique parisien. Il écrit sur l'opéra et la musique classique principalement.

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