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Atiq Rahimi, « Les Porteurs d’Eau » : deux destins parallèles

Atiq Rahimi, « Les Porteurs d’Eau » : deux destins parallèles

30 mars 2019 | PAR Jean-Marie Chamouard

Le 11 Mars 2001, les Talibans détruisent les bouddhas de Bâmiyân. Une journée décisive commence à Kaboul pour Tom (Tamin), l’exilé afghan et Yusef , le porteur d’eau.

A l’aube Tom quitte sa femme, sa fille et son domicile et part pour Amsterdam rejoindre Nuria, une étudiante aux Beaux Arts qu’il a rencontrée récemment. Sa femme était « la gardienne du mythe de ses origines » mais il a l’impression de vivre dans le mensonge et le « déjà vu permanent ». Nuria est « la femme originelle »qui lui fait redécouvrir le persan et son identité afghane refoulée. Avec elle il aspire à une vie jamais vécue. Mais Nuria n’est pas là à son arrivée à Amsterdam et Tom découvre alors son secret.

L’humble Yusef est porteur d’eau. Avec son outre il va chercher l’eau dans une source au pied de la montagne. IL est illettré et Hazara, une ethnie méprisée en Afghanistan. Avec la sécheresse et le froid il est devenu important car il apporte l’eau si précieuse dans les maisons et à la mosquée. Il marche dans la ville de Kaboul, sous la menace des Talibans. Les quatre vingt dix neuf coups de fouet ne sont jamais loin. Il doit veiller sur sa belle-sœur Shirine dont le mari s’est exilé. Il est tourmenté par son désir pour Shirine mais grâce à son ami Lâla Bahâri, le marchand hindou, il surmonte sa culpabilité et découvre la réalité de son amour pour Shirine. La fin du roman est tragique et glaciale comme une nuit d’hiver à Kaboul sous la férule des talibans.

Unité de temps et récit en miroir pour les deux héros : la construction du roman est originale .Le style d’Atiq Rahimi est épuré, ciselé et poétique. C’est d’abord un livre sur l’exil qui est comparé à une errance perpétuelle et qui « a creusé un abîme entre les mots et la pensée ». Le destin tragique de l’Afghanistan sous la coupe des Talibans est omniprésent mais l’Afghanistan est aussi le pays de la poésie, des légendes et des traditions. Ces traditions sont très pesantes à Kaboul mais demeurent enfouies et honteuses dans le psychisme de Tom. Ce livre est aussi un conte philosophique, comme lorsque le sage soufi Hafiz explique la signification d’une sourate du coran sur le secret de la vie, ou lorsque Nuria parle de la création artistique et de sa valeur inestimable pour l’homme, le jour de la destruction des Bouddhas. L’auteur aborde également le dialogue entre l’Islam, l’hindouisme et le bouddhisme dont il demeure des traces souterraines en Afghanistan. Le livre est marqué par le poids du destin qui est inéluctable comme si l’histoire était « un conte déjà écrit et déjà entendu ». Le roman rejoint alors la tragédie classique grecque. La destruction des bouddhas a bien été une malédiction.
Atik Rahimi , prix Goncourt 2008 a réalisé avec ce roman un travail d’orfèvre. Ce livre est un conte moral et tragique écrit dans une langue magnifique.

Atiq Rahimi, Les Porteurs d’eau, éditions P.O.L., 288 pages, 19,50 euros, sortie en Janvier 2019.
visuel : couverture du livre

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