Danse

« The Great He-Goat », ou le sabbat obscur des figures dansantes

« The Great He-Goat », ou le sabbat obscur des figures dansantes

30 mars 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le cadre du festival MARTO !, le Théâtre de Châtillon accueillait cette semaine la dernière création de Nicole Mossoux, intitulée The Great He-Goat, en référence au tableau : Le Sabbat des Sorcières de Goya. Pour cette transposition au plateau des impressions nées d’une œuvre picturale, la compagnie convoque une danse-théâtre qui se mâtine d’effets d’illusion, et d’un recours abondant à la marionnette et aux prothèses. Une succession de tableaux sombres et puissants, un surréalisme où les doubles et les présences à peine discernées rôdent dans les ombres. Fascinant.

La Compagnie Mossoux-Bonté renoue, à l’occasion de The Great He-Goat, avec la veine picturale qui avait donné naissance au spectacle Les Dernières Hallucinations de Lucas Cranach l’Ancien (1990).

Restituer la sensibilité d’une œuvre picturale d’un grand Maître, avec le corps dansant, avec les moyens de la représentation scénique. Incarner au plateau une ambiance, une esthétique visuelle.

L’ inspiration est en l’occurrence bien sombre : c’est un Goya malade, souffrant autant physiquement que mentalement, qui peint, à plus de 70 ans, une série de scènes très sombres sur les murs de deux pièces de sa maison. Des scènes si sombres qu’elles sont, ensemble, connues sous le nom de Pinturas Negras (1819-1823). Parmi elles, figure celle qui est connue en France sous le nom de Sabbat des Sorcières, ou Le Grand Bouc. Un groupe de femmes y est peint avec des traits épais, presque bestiaux, dans des tons bruns-jaunes maladifs, face à un bouc presque noir, dressé devant elles.

Les interprétations du tableau divergent, mais il est probable qu’on y trouve là une critique par Goya de l’intransigeance religieuse, de la superstition, de l’irrationnel, en somme de la société espagnole de son époque.

Nicole Mossoux s’empare de ce matériau, et transmue la forme en respectant l’essence.

Dix interprètes, onze si on y compte une enfant en manteau bleu qui sera comme le témoin des divers tableaux, font corps avec l’ombre. S’ils en sortent pour donner chair à un personnage, à une partition, c’est pour retourner s’y fondre presque aussitôt. Il s’agit pour eux, sans paroles, à l’aide d’un corps qui sera leur seul moyen d’expression, de chercher l’émotion juste, quelque part entre folie, transe mystique, possession, en s’inscrivant dans les tableaux pensés par Nicole Mossoux.

On retrouve ici le travail sur les présences, récurrent dans l’œuvre de la compagnie : présence du corps montré et présence du corps caché, incarnations et doubles marionnettiques, fantômes, formes à peine discernables évoluant à la bordure de l’obscurité, chuchotements et cris excorporés qui semblent sortir des angles de la boîte noire.

Il y a, dans The Great He-Goat, tout un travail sur les états anormaux du corps, et tout ce qui peut les rendre étranges est sollicité. Ils peuvent léviter. Ils peuvent être cachés par des masques inquiétants et des costumes. Ils peuvent, surtout, être déformés, multipliés, confondus, à l’aide de prothèses de membres, ou de marionnettes-troncs hyperréalistes qui viennent se greffer sur une hanche ou sur un dos.

Si on s’habitue, au bout d’un moment, à distinguer les marionnettes des humains, les premières minutes du spectacle sont absolument sidérantes, quand on réalise que la grappe d’humains en complet-veston qui surgit de l’obscurité à fond de scène a décidément moins de jambes qu’elle ne devrait en avoir étant donné le nombre de têtes que l’on compte. Cela donne parfois de très belles scènes, comme la danse de la femme aux quatre bras. Parfois, aussi, très curieusement vu la visée hyperréaliste des premières marionnettes, les membres supplémentaires sont très grossièrement visibles. Dans ce dernier cas, évidemment, l’effet « magique » ne prend pas du tout, et on se demande si cela est un accident ou un dispositif intentionnel, auto-commentaire ironique des techniques employées ou démarche de distanciation ?

En tout état de cause les tableaux sont superbes. Les scènes de groupe sont globalement impressionnantes. Les costumes aux riches couleurs, très habilement éclairés, ressortent de l’ombre. Les visages sont extrêmement expressifs. C’est un cours magistral de théâtralité du mouvement que donne la troupe ici assemblée.

Une mention toute particulière doit être faite du traitement du son. En effet, il est majoritairement produit en direct, par les souffles, les borborygme, les râles des interprètes, qui portent des micros. Les sons ainsi captés sont amplifiés, parfois déformés ou décalés, réinjectés dans l’espace de la scène par des hauts-parleurs qui ne sont pas forcément situés au même endroit que la source… Tout cela produit un effet d’étrangeté, irréel et inquiétant.

Certains spectateurs pourront trouver que le tempo global de la pièce est assez lent, et que le temps s’étire trop. D’autres trouveront que c’est une nécessité dictée par la dramaturgie, par le propos, par une esthétique du mouvement délibérée, qui n’exclut pas d’ailleurs des scènes d’une grandeur vigueur.

En somme, s’il ne s’agit pas d’une œuvre de gaîté et de lumière, ce n’est pas pour autant une pièce morbide, contrairement à ce que son esthétique pourrait laisser penser de prime abord. Il y a de l’espoir, il y a des tableaux poignants, il y a des liens qui se nouent et qui réconfortent au cœur de l’obscurité.

Une œuvre chargée symboliquement, très incarnée, très belle et très forte. Ceux qui viendraient y chercher de la danse pure seraient surpris, car elle porte beaucoup plus vers le mouvement théâtralisé. On y trouve des échos de Gisèle Vienne, de Béatrice Vantusso, d’Yngvild Aspelli, de l’Alba du Théâtre du Mouvement également lorsque les interprètes se lancent dans une lente procession.

A voir, définitivement.

 

Conception et chorégraphie Nicole Mossoux
Mise en scène Nicole Mossoux, en collaboration avec Patrick Bonté
Interprétation et collaboration artistique Juan Benítez, Dounia Depoorter, Thomas Dupal, Yvain Juillard, Frauke Mariën, Fernando Martin, Isabelle Lamouline, Shantala Pèpe, Candy Saulnier, Fatou Traore, Eva Ponties-Domeneghetty en alternance avec Marie-Lou Adam
Création vocale Jean Fürst
Création sonore Thomas Turine
Figures, costumes et scénographie Natacha Belova
Réalisation des costumes Patty Eggerickx, avec l’aide de Lydie Fourneau, et de Myriam Simenon, Agnès Brouhon et Christelle Vanbergen de l’atelier costumes du Théâtre de Liège
Lumière Patrick Bonté
Réalisation des masques Loïc Nebreda et Audrey Robin
Réalisation des prothèses Laurent Couline
Maquillages et perruques Rebecca Flores-Martinez
Réalisation du décor Mikha Wajnrych
Formation flamenco Coral Vados
Assistanat Anaïs Grandamy et Sébastien Chollet
Assistanat et régie plateau Rita Belova
Direction technique Jean-Jacques Deneumoustier
Diffusion Manon Dumonceaux et Thérèse Coriou
Remerciements Anna Moreno i Lasalle, Alicia Tajuelo Martin, Lou Emanueli et Cécile Maniquet

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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