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Une nuit à Reykjavík de Brina Svit: le début et la fin d’un monde

Une nuit à Reykjavík de Brina Svit: le début et la fin d’un monde

03 novembre 2011 | PAR Charlotte Dronier

Lancer une idée folle à un inconnu, choisir l’exil pour mieux se retrouver, recomposer les fragments de son identité qui nous semblaient perdus au milieu des névroses, des disparus. Brina Svit signe dans Une nuit à Reykjavík les allers-retours à huis-clos de Lisbeth Sorel, une femme d’apparence « solide comme le Pont Neuf » et pourtant…

Quadragénaire affairée, cadre supérieure, cultivée, de bon goût, célibataire à deux amants aux antipodes et deux téléphones portables, Lisbeth contrôle sa tenue autant que sa vie. C’est d’ailleurs elle qui propose à Eduardo Ros une nuit avec elle dans un hôtel de la capitale islandaise pour cinq mille Euros. Une fantaisie argentine qu’elle s’est octroyée, sentant « une rigole de sueur couler sur son cou, entre ses seins ». Cet homme danseur, gigolo platonique de ces dames qui s’initient au tango ne l’aura pas comme les autres, pas comme ça.
Semblant avoir fait le tour des choses sauf d’elle même, c’est avec une certaine condescendance, une certaine aigreur qu’elle pose son regard sur ce qui l’entoure durant la majeure partie du roman. De prime abord, ce manque d’ouverture conduisant à certaines incohérences et de multiples clichés aussi maladroits que convenus peut vraiment agacer, en particulier à l’égard de l’Islande, Reykjavík et ses habitants qui, en définitive, ne sont rencontrés que trop succinctement pour dépasser des préjugés, laissant une image erronée et acerbe fortement regrettable.
Toutefois, comme bien souvent, nous devinons que derrière ces apparentes assurance et autorité se dissimulent des fêlures latentes ou profondes: un père médecin alcoolique tué en voiture, une mère dépressive qui ne tarda pas à le rejoindre et Lucie, sa « petite sotte de soeur » frêle, à fleur de peau, hypersensible, photographe, en marge de la réalité avec ses obsessions excentriques décédée quelques années plus tôt d’une grave maladie. Et puis l’ambivalence du regard qu’elle porte sur elle-même, lucide et adolescent, un visage pleinement assumé malgré les toutes premières rides mais une bouche pincée et des mollets trop masculins, sans parler de ces hommes dont les femmes en attendent trop, « surtout ce qu’on ne peut ou veut leur donner. Personne ne devine leurs rêves et leurs sentiments, toujours plus élevés que celui des hommes. C’est comme ça, elle sait bien: il ne faut pas demander des oranges aux pommiers. »
Seulement, dans cette chambre 47 au coeur d’une longue nuit d’Hiver islandais, Lisbeth ne sait ce qu’elle veut. A grands coups de va-t’en-reviens, féline et vulnérable, elle perd peu à peu prise sur ce tango qu’elle a pourtant provoqué avec Eduardo et se plonge dans une méditation insondable sur son passé, son présent. S’engage alors une narration tout en circularité, ce couple éphémère qui se guète, s’apprivoise, se révulse dans quelques mètres carrés, des détails, des scènes, des expressions répétées en boucle qui révèlent le mal-être et l’enfermement psychologique sous-jacent dont Lisbeth tente de faire face pour mieux s’en échapper, seule.

Malgré une intrigue très simple, Brina Svit donne à son cinquième livre une grande ambition: le traitement des problématiques éternellement complexes que sont la féminité, les rapports homme-femme, les névroses, le poids du passé, le deuil, la mort, l’introspection infinie, la résilience. Il faut être un orfèvre des mots pour pouvoir aborder ces grands questionnements humains en les entremêlant. L’auteure échappe cependant avec habileté au pathétique et à la tragédie sans pour autant arborer une plume dynamique comme celle de Lucía Etxebarria. A l’instar d’Eduardo Ros, le lecteur peut alors se détourner par à-coups de Lisbeth, lassé par ses caprices, ses sautes d’humeur, ses monologues, ses indécisions, ses allers-retours et sa propre contemplation. Mais il est des voyages où la destination importe peu, seul le trajet compte. Brina Svit dépeint alors la lente évolution de sa protagoniste à travers des chemins embrouillés où elle se dérobe parfois d’elle-même.
Si nous comprenons vite que cette nuit en Islande avec un inconnu n’est qu’un prétexte et discernons bien assez tôt son aboutissement, les lecteurs les plus patients éprouveront des surprises agréables au détour de quelques pages parsemées de phrases poétiques et de l’atmosphère des tableaux de Rothko avec en ritournelle les envols de Rachmaninov.
Et puis dans cette Islande inconnue, étrangère « aujourd’hui avec cette lumière et ce ciel, la mer sera mauve et les rochers très noirs. Ce sera inoubliable. Ce sera le début ou la fin du monde, à toi de décider… ». C’est précisément ici que Svit, pseudonyme de l’auteur signifiant dans sa langue maternelle slovène « aube, lumière du matin », prend tout son sens à travers le regard mouvant de Lisbeth Sorel mesurant « sans doute le commencement du monde »…

 

Écrit par Brina Svit, édité par Gallimard, 176 pages, dépôt légal: juin 2011, ISBN / EAN : 9782070134649, 16,50€

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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