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Sauver Mozart, Raphaël Jerusalmy

Sauver Mozart, Raphaël Jerusalmy

21 avril 2012 | PAR Marie Charlotte Mallard

Par temps de guerre, chacun résiste avec ses moyens. Otto J. Steiner  grand critique musical autrichien, juif (« un peu ») atteint de la tuberculose se meurt au fond de sa clinique. Pourtant, du fond de sa prison, et malgré son état, il orchestrera ce que l’on peut voir comme attentat musical, un acte de résistance anodin certes mais surtout une vengeance de la musique sur l’Histoire.

À Salzbourg, Otto J. Steiner, vit au rythme du sanatorium où sa tuberculose l’a condamné. Rongé par la solitude, l’humiliation et le désespoir, et parce que tous les jours sont gris et se ressemblent inlassablement, il décide pour la première fois de sa vie, le 7juillet 1939, de tenir son journal. Cynique,  antipathique même, Steiner nous peint son quotidien avec parfois beaucoup de cruauté. Toutefois, son seul réconfort reste la musique, elle l’éclaire autant qu’elle lui donne la force de vivre. De sa clinique il voit la guerre avancer, ses conditions de vie se dégrader, la ville de Mozart devenir noire. Aussi il nourrit secrètement l’idée de tuer Hitler, pour sauver Mozart, pour sauver la seule chose qu’il reste à sauver selon lui, la musique, seule source d’émotion, de ravissement, de sentiments purs et sincères, langage universel. Appelé à l’aide par un ami pour organiser le Festpiel, grand festival de musique classique de Salzbourg en juillet 1940, auquel Hitler doit faire apparition, il arrangera la revanche de la musique sur l’Histoire, en insérant dans la programmation un petit air yiddish. « Je n’ai pas tué Hitler, ni sauvé Mozart. J’ai pourtant le sentiment d’avoir accompli mon devoir » déclare-t-il.

Sauver Mozart est, malgré la dureté des propos, le style très concis, une œuvre poétique ou la petite histoire se retrouve mêlée à la grande. Avec beaucoup de sobriété Raphael Jerusalmy croque à travers ses mots une autre guerre, une guerre intérieure et en même temps un thème universel: la lutte contre la mort. La maladie qui le gagne, monte, et l’oppresse chaque jour un peu plus, l’humiliation, l’enfermement, la solitude, la déchéance du corps qui chaque jour s’amaigrit, se ternit, sont comme l’allégorie de cette peste qu’est le Nazisme. L’occupation du sanatorium par les soldats blessés, semble métaphore de l’envahissement. Grâce à la musique, grâce à Mozart, Steiner lutte et reste debout, il résiste tant aux ravages de la maladie, qu’à Hitler. Son acte de résistance si petit soit-il est l’acte d’une personne qui n’a pas la force de lutter physiquement mais qui cherche avec le peu de moyen qu’il a à agir avant de partir. Cet attentat musical est un trait d’humour ironique et sarcastique, pirouette faite au nez et à la barbe d’Hitler, comme pour montrer que ce qui est juif n’est pas forcément néfaste, qu’il peut ravir, et même émerveiller. Comme pour se sauver soit même, sauver ses origines reniées jadis par son père (qui bien avant la guerre s’était converti au catholicisme), sauver sa dignité, sauver l’humanité, pour la mémoire de ce petit vieux qui l’a chantonné inlassablement sur son lit d’hôpital avant d’être emporté par la maladie, pour la mémoire de sa sœur dont il ne sait si elle et sa famille sont en vie, pour la mémoire de tous les autres.

Raphaël Jerusalmy, nous offre avec ce premier roman, un véritable petit bijou de littérature. Il met ici savamment en scène un thème récurrent qu’est la guerre de 1939/1945. Toutefois, l’auteur situe l’action du côté de ceux qui ne peuvent participer, du côté des malades, des immobilisés, des impuissants qui entrevoient la guerre au loin, mais aussi du côté de ceux qui ne savent pas vraiment ce qu’il font, à quoi ils participent, une autre réalité, un aspect encore peu exploré. En outre, la grande retenue ainsi que la justesse des mots participent habilement au traitement de l’émotion. Enfin, Sauver Mozart nous montre que dans les périodes les plus noires de notre existence, de petits riens peuvent faire beaucoup et notamment sauver son âme et celle de tous les autres…

 » Faire du festival un vulgaire outil de propagande, un amusement troupier, c’est un comble. Prendre Mozart en otage. L’avilir ainsi. N’y a t-il donc personne pour empêcher un tel outrage? Cette fois-ci, ils dépassent les bornes! » p 53

« S’ils me prennent la musique….. Non pas ça! Je ne les laisserai pas. » p57

Sauver Mozart, Raphaël Jerusalmy, Acte Sud, 150P, 16,80 E, parut 21mars 2012.

 

 

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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