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Dix nuits, dix cauchemars de Sôseki

Dix nuits, dix cauchemars de Sôseki

29 août 2018 | PAR Laetitia Larralde

Le manga Dix nuits dix rêves de Kondô Yokô nous fait plonger dans les angoisses nocturnes d’un grand écrivain japonais du début du XXème siècle.

Kondô Yôko adapte en manga les dix courtes nouvelles de Natsume Sôseki, parues en 1908 dans le journal Asahi Shimbun. Dix histoires, qui commencent par « j’ai fait un rêve », et nous plongent presque toutes dans une ambiance plus proche du cauchemar. Huit des dix histoires traitent de la mort, de différentes façons : les dernières volontés, le suicide, un esprit vengeur, la guerre… Souvent vécu du point de vue du mort, le récit se focalise parfois sur ceux qui restent, leur douleur face à la perte mais aussi leur espoir de pouvoir un jour les retrouver. Les deux nuits qui échappent au sujet sont comme des respirations dans enchaînement angoissant de ces cauchemars. Une pause comme celle de cet homme qui, le temps de se faire couper les cheveux, se met en retrait pour mieux observer les passants de la rue, et imaginer leurs histoires.

La façon d’aborder chaque récit rappelle l’expérience du rêve. On arrive comme par hasard dans une situation qui ne fait pas toujours sens, sans qu’il y ait réellement de début que l’on puisse définir et on en ressort brutalement, après une histoire qui parait très complexe, chargée émotionnellement, et qui n’a semblé durer que le temps d’un claquement de doigts. Le rêve ne laisse qu’une impression confuse, peu de détails auxquels se raccrocher, comme s’il repartait se cacher au fond de notre inconscient, nous laissant démunis face à notre besoin de reconstituer la narration. L’incursion occasionnelle du surnaturel ne fait que renforcer l’idée que Sôseki , par la plume de Kondô Yokô, nous fait partager ses propres cauchemars en temps réel.

La concision des histoires et des textes font penser à des tanka, courts poèmes japonais sans rimes. Mots et images évoquent plutôt que décrivent, oscillant entre symbolisme et pragmatisme du quotidien. Quelques mots et quelques traits font naître un récit fugace d’un monde déjà disparu à peine on l’aperçoit.

Le dessin de Kondô Yokô est épuré : un trait de plume fin parfois souligné par des éléments plus épais au pinceau, de grands aplats noirs auxquels répondent de grands espaces blancs et quelques trames grises. On est dans l’économie de moyens, une simplicité renforcée par un découpage sans effets de style superflus. De ce traitement graphique se dégage une impression d’un temps ralenti et d’une certaine stabilité, un équilibre entre masses noires et blanches, qui renforce l’étrangeté distante entre le rêve et nous et l’inéluctabilité de la mort que ces cauchemars nous réservent.

Dix rêves que l’on préfère lire que vivre, se réveillant tremblant dans son lit par une nuit sans lune…

Dix nuits dix rêves, de Kondô Yôko, d’après le roman de Natsume Sôseki
Editions Philippe Picquier

visuels © Editions Philippe Picquier

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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