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Les frères Rattaire : des querelles de clocher à la mémoire barrée

15 octobre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Auteur du sensible « Livreur » (Eho, 2008), Philippe Langénieux-Villard, conseiller général et maire d’Allevard les Bains dans l’Isère, est tombé sur une histoire extraordinaire autour du monument aux morts de la commune du Moutaret.  A la suite des disputes idéologiques entre l’instituteur chrétien patriote et du maire socialiste pacifiste du village, les trois fils du premier tombés au front n’ont pas été mentionnés sur le monument où les habitants du Moutaret se recueillent tous les 11 novembre depuis le début des années 1920. Une belle histoire née d’une longue enquête et qui débouche sur une réhabilitation : depuis quelques mois, les noms des trois frères Rattaire figurent enfin sur le monument du village où ils vivaient avant de mourir pour la patrie.

Dans la petite commune du Moutaret, à la veille de la guerre, l’instituteur catholique Adolphe Rattaire, et le maire socialiste, Claude Rosset-Fassioz, controversent avec respect l’un pour l’autre. Mais lorsque l’hallali a sonné, les deux autorités du village commencent à se heurter frontalement : les trois fils d’Adolphe Rattaire partent pour le front tandis-que le maire cache sa progéniture pour la protéger. Les trois fils de l’instituteur meurent tous glorieusement mais extrêmement jeunes. Lorsque le maire vient annoncer le décès du dernier fils aux Rattaire, il y met tant de maladresse, que l’instituteur se fâche définitivement. Il réalise que les valeurs dont ils débattaient renvoient vers des choix terriblement concrets et qu’il n’y a pas de conciliation possible. Endeuillé mais fier que ses fils et sa famille aient suivi leurs idéaux, Rattaire condamne avec virulence la lâcheté du maire et de son fils planqué. S’engonçant dans ses convictions contraires, Claude Rosset-Fassoz ne pardonnera pas non plus à Adolphe Rattaire son opposition. Et ira jusqu’à priver les trois fils décorés et décédés de l’instituteur d’une place grandement méritée sur le monument aux morts du village du Moutaret.

Dans un style sobre, et en fin psychologue, Philippe Langénieux-Villard dépeint un Clochemerle bien cruel. Estompant les traces de sa recherche d’historien, il comble les vides en faisant revivre ces personnages d’un autre temps. Et l’auteur a le génie de restituer avec simplicité les visions du monde des deux notables de Moutaret : Honneur, famille, patrie, mais sur le mode rad-soc tolérant pour le fier et admirable Rattaire, et pragmatisme d’élu local socialiste, qui ne comprend pas pourquoi il faut enlever les jeunes-hommes aux champs pour les retrouver sous forme de cadavres aux champs d’honneur. Les deux personnages ont également leurs excès : aussi ouvert soit-il, Rattaire estime qu’on peut mourir pour des idées, et en vieillissant, Rosset-Fassioz axe de plus en plus le pragmatisme autour de lui-même, de son pouvoir et de sa vengeance. Une duel au sommet, que Philippe Langénieux-Villard rend passionnant.

Philippe Langénieux-Villard, « Les frères Rattaire », Eho, 128 p., 15 euros.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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