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Les danseurs de l’aube, par Marie Charrel

23 janvier 2021 | PAR Antoine Couder

Tandis que le duende se dissout dans le trouble transgenre, le flamenco tisse le fil d’une histoire qui fait danser l’Europe, de Cadix à Hambourg.

Pas facile de tout dire, et de tout raconter dans une même somme : la barbarie nazie, la déréliction de la gouvernance européenne du XXIè siècle et l’énergie de vivre lorsqu’on a vingt ans dans un monde qui semble s’effondrer. En enquêtant sur l’étrange destinée de Sylvin Rubinstein, égérie des cabarets du nord de l’Allemagne d’après-guerre, Marie Charrel a inventé l’histoire de deux proscrits d’aujourd’hui, fille gitane et garçon non binaire qui vont toucher un peu plus de leur propre matérialité à travers ce flamenco impérieux, structuré et pourtant ouvert à la libre inspiration des apprentis. Une danse à la fois ancienne et moderne qui continue de fasciner le public au-delà des cercles traditionnels.

Turbulence créative européenne

Le récit des anciens, ceux qui ont connu la guerre, la privation rencontre alors celle de ces jeunes gens dont l’angoisse existentielle, l’indétermination majeure trace une sorte de nouvelle variation d’une histoire européenne mouvementée et finalement hermétique. Qui, en vérité, s’intéresse à l’historicité de ces peuples migrants aujourd’hui enfermés dans cette catégorie du désespoir qui fait le miel des chaines d’info en continu et des professionnels de l’indignation ? Aussi, le mérite de ce livre est de relier les histoires d’exil et de mettre le doigt sur cette turbulence créative qui anime l’Europe par le bas, cabaret et lieux interlopes, et témoigne d’une odyssée permanente que l’on a bien du mal à décrypter en regardant les infos ou même la chaine Arte.

Migrants économiques, migrants identitaires

On pourrait dire que le fil conducteur de ce mouvement est d’abord et toujours la danse vue comme un dépassement de soi, une recherche extatique où le flamenco se joue de scènes presque ordinaires des relations amoureuses pour déjouer les codes du spectacle et électriser la condition humaine, poussant dans un au-delà de ce que « danser sa vie » pourrait bien signifier . En suivant les péripéties du destin de Sylvin Rubinstein, l’auteure met en scène le décalage entre la folle envie de danser et la froide réalité socio-économique du monde actuel. Un monde où la méfiance envers les étrangers se perpétue dans celle du queer et des interrogations identitaires ; le vertige des écroulements de l’histoire (révolution russe, nazisme), résonnant dans les combats d’aujourd’hui contre la toute-puissance du capitalisme financier. Et si les danseurs de l’ombre commencent par ignorer le culte dont ils font l’objet sur les réseaux sociaux, par Instagram interposé, ils finissent par prendre toute la mesure de ce que leur destin médiatique peut apporter à ceux qui – dans l’ombre- cherchent encore leur chemin.

Marie Charrel, Les danseurs de l’aube, Editions de l’observatoire, 256 p., sortie le 06/01/2021

visuel : couverture du livre

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique et de la danse . Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (et de Castor Astral, 2021)

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