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[Interview] Alexandre Kauffmann, immersion dans la « Surdose » parisienne

[Interview] Alexandre Kauffmann, immersion dans la « Surdose » parisienne

25 mars 2018 | PAR Alexia Blick

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Alexandre Kauffmann avait déjà côtoyé le milieu de la drogue avec Stupéfiants, entre travail de romancier et travail journalistique. Cette fois, il revient avec une enquête au sein de la brigade du 36 quai des Orfèvres, dédiée aux victimes d’overdoses. Un reportage pour Le Monde qui est devenu un livre, Surdose (éditions Gouttes d’Or) pour rappeler le nom de cette unité.  

Vous avez passé un an au sein de cette brigade mais aussi avec les dealers. Où est-ce que vous vous sentiez le plus à l’aise ?

J’étais un point de convergence parce que certains de mes amis, avaient déjà un lien avec la brigade et que j’avais déjà rencontré quelques dealers. Je ne me sentais à l’aise dans aucun de ces deux milieux, je me situais toujours sur « la ligne de crête » et justement ce qui était intéressant dans mon enquête c’était de ne pas avoir de statut défini, de bouger d’un monde à l’autre.

Avez-vous rencontré des femmes dans ce milieu qui semble très machiste?

C’est un milieu très masculin mais nous avons eu affaire avec une femme. A 6 heures du matin, la brigade est allée la perquisitionner. Elle gérait une plateforme de livraison de drogue aussi importante et performante qu’une plateforme de livraison de pizza.

« L’image d’Epinal du toxicomane qui meurt seul dans un squat crade est totalement révolue »

Vous avez rencontrés plusieurs consommateurs, y’a-t-il une dimension sociale à la consommation de drogues ?

Bien sûr,  il y a un environnement propice mais il n’y a pas de profil type de consommateur. Au cours de mon immersion, on a pu voir différentes victimes d’overdose : une lycéenne du 11ème arrondissement qui était morte d’une overdose de méthadone, un consultant en informatique, un dentiste, un étudiant en école de commerce qui prenait de la cocaïne pour la première fois. L’image d’Epinal du toxicomane qui meurt seul dans un squat crade est totalement révolue.

Cette consommation n’est-elle pas le reflet d’une société qui exerce une grosse pression sociale ?

Oui en partie, mais il faut également savoir que la consommation de drogue n’est pas extérieur à la nature humaine, elle a toujours fait partie de notre environnement. Les égyptiens consommaient de l’héroïne, les aztèques légiféraient sous LSD. Les drogues sont inscrites dans l’horizon humain et l’objectif du gouvernement de toutes les éradiquer est totalement irréaliste. La France est une société sous addiction. Entre le café, le tabac, l’alcool, les anxiolytiques, les antidépresseurs, le cannabis, la cocaïne, l’héroïne, quelqu’un qui ne consomme aucun de ces produits, moi, j’en connais très peu. La France est droguée, pour avoir une bonne politique, il suffit de le reconnaître et de l’accepter.

« Ce qui est le plus triste, ce n’est pas tant la consommation mais […] la misère sociale qui amène à celle-ci »

Est-ce qu’une personne vous a marqué plus que les autres au cours de votre enquête ?

Les victimes m’ont bien sûr touché. La première affaire à laquelle j’ai assisté concernait un consultant en informatique qui prenait une drogue chimique, seul, chez lui un lundi soir en se mettant un godemichet dans les fesses, c’est vraiment frappant. Ce qui est le plus triste, ce n’est pas tant la consommation mais plutôt la solitude, la misère sociale qui amène à celle-ci.

Les classes aisées sont-elles devenues les victimes des dealers ?

Il faut savoir que l’héroïne est arrivée à Paris dans les milieux favorisés pour se répandre ensuite dans les milieux plus populaires. Si aujourd’hui, ils redeviennent victimes c’est peut-être juste un retour des choses. On ne peut pas vraiment établir de hiérarchie sociale dans l’usage des drogues.

L’année dernière 20 décès ont été causés par une overdose, comment ce chiffre a-t-il évolué avec les années ?

Au début des années 90, il y avait plus de 150 morts par overdose à cause de l’héroïne. Grâce à l’arrivée des traitements de substitution comme la méthadone ou le subutex, le nombre de décès s’est stabilisé ces 15 dernières années et l’héroïne ne représente plus qu’une part marginale de ces décès. Il y a aussi des victimes des produits de substitution à l’héroïne mais ce qu’il faut savoir c’est qu’on peut mourir d’une seule trace de coke ou d’un seul parachute de MDMA et c’est ce qui arrive dans la plupart des cas.

« Pourquoi rendre l’alcool légal et pas le cannabis ? »

Etes-vous pour la légalisation généralisée des drogues ?

Je suis totalement pour ! Je trouve que la législation française actuelle est hypocrite voir même schizophrène. La loi en vigueur est celle de 1970 qui place au même plan le haschisch et l’héroïne et qui induit qu’un consommateur est à la fois un délinquant et un malade. Il faut choisir, un malade doit être soigné, un délinquant doit être puni. Ensuite, il y a un arbitraire social et culturel qui décide de quelle drogue est légale ou non. Pourquoi rendre l’alcool légal et pas le cannabis ? Ça rend la loi française totalement incompréhensible.

Quelle est la solution alors ? Envoyer les dealers et les consommateurs dans les hôpitaux pour se sevrer ? 

C’est sûr que ce n’est pas en les envoyant en prison que quelque chose va changer, le taux de récidive étant extrêmement haut dans ces milieux. La solution ne se trouve pas dans la légalisation, la dépénalisation ou la punition mais dans la prévention. Pour les drogues légales, comme le tabac ou l’alcool, la prévention a réellement permis de faire baisser la consommation depuis 4 ans, notamment chez les plus jeunes.  Le plus important c’est de connaître les nouveaux produits qui arrivent sur le marché, puisqu’il arrive quasiment une nouvelle drogue par jour en France. Il faut ensuite prévenir et informer la population des risques, avant même de légiférer.

Au cours de votre immersion avec les dealers, avez-vous ressenti de la peur ?

Je n’ai pas vraiment eu peur pour ma vie mais j’ai eu peur de faire rater des dispositifs. Quand on m’envoyait dans des surveillances par exemple dans des bars à chicha j’avais peur d’être reconnu démasquer et de tout gâcher.

Visuel : © Alexia Blick et couverture Surdose.

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