Fictions

« Le ghetto intérieur » : Santiago H. Amigorena raconte les affres de son grand-père

« Le ghetto intérieur » : Santiago H. Amigorena raconte les affres de son grand-père

19 août 2019 | PAR Yaël Hirsch

Avec Le Ghetto intérieur, l’auteur des Jours que je n’ai pas oubliés, Santiago H. Amigorena, poursuit le travail autour de l’autobiographie commencé en 1998 avec Une enfance laconique, pour se glisser dans la peau de son grand-père, immigré à Buenos Aires en 1928, bien assimilé et devenant fou de douleur et de culpabilité quand sa mère et une partie de sa famille se retrouvent prisonniers du ghetto de Varsovie.

A Buenos Aires en 1940, Vicente Rosenberg est un homme accompli. Marié à Rosita, père de trois enfants, il travaille au magasin de son beau-père et fréquente deux amis juifs, comme lui, dont l’un a fait le même parcours depuis Varsovie pour arriver en Argentine à l’orée des années 1930. Deux petites ombres au tableau pour ce quadragénaire élégant et raffiné: il n’a pas su convaincre le reste de sa famille dont sa mère de le rejoindre dans le nouveau monde. Et alors qu’il a cessé de manger casher, il a oublié son yiddish natal. Le trouble identitaire explose quand les nouvelles d’Europe parlent du sort des juifs des années 1940 et quand sa mère lui écrit du ghetto. Au lieu de lui, répondre, de se débattre, Vicente se racornit, se culpabilise et entre dans un silence qui risque aussi de lui coûter sa famille et sa vie en argentine. Sans réponse à ses deux dernières lettres, sa mère mourra déportée dans le camp de Treblinka II.

Racontant après un livre déjà écrit par son cousin la vie de ce grand-père pétri de culpabilité, Santiago H. Amigorena reconstitue tous les canaux qui ont pu faire prendre conscience aux juifs hors d’Europe de ce qui se passait pour ceux restés sous contrôle nazi. Auscultation d’une chute psychologique terrifiante et observation posthume d’une impuissance qui met, des années après, le lecteur mal à l’aise, Le ghetto intérieur met longtemps à exprimer le point de vue du petit-fils pour se concentrer sur les non-dits et les lettres de la grand-mère, d’une présence dévorante, et apparemment conservées. Un texte à la fois personnel et familial, circonscrit et complexe, qui parvient à traquer ce qui se passe dans la tête d’un « juif imaginaire », géographiquement loin mais contemporain de la Shoah qu’il vit à des kilomètres dans son ADN, comme d’autres ont pu le vivre ainsi, des années après. Un texte intéressant entre autobiographie et fiction.

Santiago H. Amigorena, Le Ghetto intérieur, P.O.L., 192 p., 18 euros, sortie le 22 août 2019.
visuel : couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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