Fictions
« L’amour égorgé », Rene Crevel et son temps par Patrice Trigano

« L’amour égorgé », Rene Crevel et son temps par Patrice Trigano

27 octobre 2020 | PAR Yaël Hirsch

Galeriste, auteur notamment de Artaud-Passion (2016), qu’il avait adapté au théâtre (cf. nos articles et notre interview) et spécialiste des surréalistes, Patrice Trigano dédie un texte « au plus beau » d’entre eux : le poète René Crevel, suicidé à 34 ans après une longue lutte contre la tuberculose. A travers sa vie, pour célébrer le centenaire du surréalisme, c’est toute une époque qui « René » sous la plume sensible de l’auteur.

Le roman commence par la scène originelle, à 14 ans, quand René Crevel, né avec le siècle en 1900, découvre son père pendu. Il entretient alors une relation étroite avec sa mère, qui se montre très violente et destructrice. Le lycée Janson, les amitiés avec Marc Allégret et Jean-Michel Frank et la rencontre avec l’idole de l’époque, André Gide, lui font découvrir sa vocation et jouent le rôle d’échappatoire à la tyrannie de la mère. Quant à la figure paternelle d’André Breton, aussi tyrannique soit-elle elle-même, sa rencontre est un choc, et celle du groupe surréaliste un grand tournant. Ouvertement bisexuel, le jeune et beau poète sillonne les rues de Paris et, malheureusement pour lui, en quête des bons soins pour sa phtisie, l’Europe.

Rencontre avec des artistes du temps de René Crevel

A travers son parcours, c’est à la rencontre de Tzara, Breton, Dali, Cocteau, Gide, donc, que nous allons faire, mais aussi d’Eluard, d’Adrienne Monnier et bien d’autres surréalistes et avant-gardes européens de l’Entre-deux-guerres… De rémission en rémission, et de nouvelle œuvre en nouveau livre, jusqu’à ce que la peur de la folie face à la fin et à l’inexorable pousse le jeune poète, très regretté par ses proches post-mortem, à suivre le geste de son père.

Passionnante plongée dans l’avant-garde artistique de l’Entre-deux-guerres, cette biographie sensible et habitée est également une coupe dans l’effusion d’une époque. L’amour égorgé est une entrée en matière royale pour comprendre le surréalisme (très belle leçon autour de la narration irrésistible de la soirée d’hommage à Saint-Paul-Roux), à travers la figure post-romantique de Crevel, mais aussi avec les coups de sang et les paradoxes de Breton.

L’amour, les femmes et la liberté

Crevel reste néanmoins à chaque instant au centre du livre et est dépeint avant tout comme un grand amoureux : des hommes (Eugene MacCown, scène burlesque de sauna avec Louis Aragon…) et probablement encore plus, des femmes, sur le mode du trio ou de la passion. Ces figures féminines sont d’ailleurs très joliment traitées dans ce texte. Elles dépassent le statut un peu rouillé de muses pour être à la fois brillantes, fascinantes et humaines… Et le lecteur est ravi de (re)découvrir Nancy Cunard, Mopsa Sternheim ou Gala Eluard/Dali. A travers elles, à travers les mœurs très libres de Crevel et ses proches, avec en pointillés la description des engagements politiques, c’est à la liberté, son éloge et la lutte pour elle, que ce livre relie tout le mouvement surréaliste. Une magnifique manière de célébrer les cent ans de ce mouvement inépuisable, avec le centenaire de la publication des Champs magnétiques.  

Patrice Trigano, L’amour égorgé, Editions Maurice Nadeau, automne 2020, 40 pages, 18 €.

visuel : affiche du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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