Fictions
« La Maison », de Lou Andreas-Salomé : une illustration de la « question féminine »

« La Maison », de Lou Andreas-Salomé : une illustration de la « question féminine »

01 juin 2021 | PAR Julia Wahl

Le personnage de Lou Andreas-Salomé fascine autant qu’il échappe : surtout connue comme muse et compagne de Freud, Nietzsche et Rilke, l’intellectuelle souffre d’une renommée qui la réduit trop souvent à ce rôle secondaire. La réédition de La Maison, dans la traduction de Nicole Casanova, la rétablit dans ses fonctions d’écrivaine à part entière.

Une œuvre volontiers ignorée

Notons d’emblée que la traduction française de ce roman, publié dès 1921 en allemand, est tardive : il faudra attendre 1997 pour que paraisse aux éditions Des Femmes la traduction de Nicole Casanova, que ressort actuellement le Livre de Poche. Un retard qui rend bien compte du manque d’intérêt général pour l’œuvre de Lou Andreas-Salomé, cantonnée à son rôle d’amie des penseurs et des poètes. Les biographies qui lui sont consacrées s’attardent d’ailleurs plus volontiers sur ses conquêtes amoureuses que sur sa carrière intellectuelle. Aussi cette réédition est-elle l’occasion de soulever ce malentendu.

Un « roman expérimental » ?

Observons également que le titre français, qui tronque le titre allemand, ne rend pas compte de l’ambition intellectuelle de l’œuvre : l’autrice avait en effet sous-titré son roman Familiengeschichte vom Ende vorigen Jarhrunderts, « Histoire d’une famille de la fin du siècle précédent », qui confère au texte une dimension, sinon universelle, du moins d’analyse historique, à la manière d’un Zola qui sous-titrait ses Rougon-Macquart « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». De fait, derrière une apparence un peu gentillette, ce roman entreprend de déconstruire chaque élément de cette mièvrerie apparente.

Un jeu avec les apparences

Lou Adreas-Salomé décrit tout d’abord cette « maison », qui donne au roman son titre, comme un véritable locus amoenus, où vivent en harmonie les humains avec les animaux et les maitres avec leurs valets. Mais, très vite, les murs de ce lieu idyllique se fissurent : Anneliese, la maitresse de maison, y a perdu plusieurs de ses enfants et les nouveaux-nés des domestiques tombent comme des mouches. Quant aux enfants qui ont survécu, entre la dépression de Balduin et l’insouciance un peu trop prononcée de Gitta, ils donnent à leurs parents autant de soucis que de joie. Aussi La Maison met-il en évidence les sacrifices trop grands que suppose l’apparence d’une famille unie.

La question féminine

Au premier rang des sacrifices, bien sûr, ceux des femmes : Anneliese a renoncé, pour sa famille, à devenir une pianiste célèbre. Pis, son époux, qui n’est pourtant pas présenté un tyran, choisit pour elle le nombre d’enfants qu’elle se doit de mettre au monde. Quant à Renée, son amie d’enfance, elle a fait le choix inverse, celui de préférer une vie intellectuelle ambitieuse à une vie conjugale épanouie. Il n’empêche : son sacrifice n’est pas moins grand que celui de Anneliese et ce duo de reflets inversés semble nous dire qu’une femme ne saurait être heureuse conjointement en amour et dans le monde des idées. Quant à Gitta, elle fait rapidement l’amère expérience d’un mariage trop précoce.

La Maison s’inscrit donc dans le contexte de ce que l’on appelait alors « la question féminine », ou de la difficulté pour cette moitié de l’humanité, contrainte par une société patriarcale, de s’épanouir dans tous les domaines. Lou Andreas-Salomé reste toutefois une intellectuelle de son époque : le caractère des personnages correspond à une essence immuable et les femmes sont présentées pourvues de qualités typiquement « féminines », qui ne sauraient se confondre avec celles des hommes.

Visuel : couverture du livre

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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