Fictions

[Interview] Julie Gouazé : « Je crois qu’il faut descendre très, très profond à l’intérieur de soi avant d’espérer pouvoir monter »

[Interview] Julie Gouazé : « Je crois qu’il faut descendre très, très profond à l’intérieur de soi avant d’espérer pouvoir monter »

03 décembre 2014 | PAR Elodie Martinez

Connaissez-vous Louise, ce petit joyau bouleversant de la rentrée littéraire de septembre (tant occultée par le livre de l’ex ex presque première dame de France) ? Si non, il n’est pas trop tard pour l’ajouter sur votre liste de cadeaux de Noël : il ne saurait laisser son destinataire indifférent face à cette nouvelle plume qui creuse et gratte jusqu’à la chair, jusqu’à la moelle pour faire ressortir ce que l’on souhaite parfois se cacher à nous-mêmes. De même que l’on enfante dans la douleur, on ne renaît pas de cette œuvre sans de profondes égratignures… Rencontre forte en émotion avec Julie Gouazé, en parfait accord avec son roman.

Julie-Gouazé-Louise-leo-scheer-rentrée-littérairePremière question qui se pose dès la couverture : pourquoi le prénom « Louise » ?
Je voulais un prénom doux, et il m’apparaissait que Louise était un prénom doux pour une combattante. C’est un peu une histoire de famille : mon père avait un cousin qui s’appelait Louis, et c’est quelqu’un qu’il aimait beaucoup, quelqu’un de très estimable, et j’ai toujours entendu ce prénom dans mon enfance : quelqu’un qu’on ne voyait pas beaucoup mais qui existait très fort dans la maison. Voilà : j’ai trouvé que c’était un doux prénom pour contrebalancer certainement la violence de certains passages, de certains mots, de certaines situations.

Pensez-vous qu’il soit possible de résumer Louise tout en restant fidèle à votre œuvre ? On a l’impression que c’est un livre qui a une entité propre…
Oui, effectivement, ce n’est pas facile de résumer Louise. Je dirais que c’est l’histoire de deux sœurs, d’un combat parallèle de deux sœurs : l’une contre sa dépendance à l’alcool, et l’autre pour sortir de son rôle de soleil de la maison, celle qui a tout le bonheur de la maison sur ses épaules. Ce rôle-là ne lui convient pas, l’étouffe, et elle va se battre pour sortir de ça et pour grandir. Du coup il y a des liens qui sont faits entre Louise et Alice : je crois que pour se rapprocher de la détresse de sa grande sœur, Louise va se mettre dans des situations un peu compliquées dont elle va devoir se sortir seule, comme un besoin de combat, un besoin d’épreuves pour arriver à mûrir, tout simplement.

En parlant d’alcoolisme, de nombreuses critiques en font le thème principal du livre, mais ne s’agirait-il pas plutôt d’un élément perturbateur, puis une sorte de musique de fond ?
Je suis assez d’accord : je crois que ce n’est pas un roman sur l’alcoolisme. Effectivement, le terme d’élément perturbateur me convient bien. C’est une toile de fond, c’est un contexte. Je crois que je n’aborde pas une histoire de l’alcoolisme. Je crois que c’est plutôt une histoire sur le passage entre l’adolescence et le passage adulte avec tout un tas d’épreuves, et l’alcoolisme d’un proche en est une… parmi d’autres !

Comment votre entourage a réagi quand il a lu le livre ?
Cela a été compliqué parce que c’est un premier roman, donc j’ai forcément puisé, j’ai un peu cannibalisé l’histoire de mes proches, la mienne, même si ce n’est pas une autobiographie. J’ai quand même eu peur que certains de mes proches ne se reconnaissent dans certains personnages et je crois que ma propre peur a déteint sur leur manière de lire Louise. Il y a donc eu quelques semaines de flottement… très relatif.

Avez-vous reçu des témoignages suite à votre livre ?
Oui. Je crois que c’est un roman qui va chercher loin, qui va aller gratter les tripes des lecteurs ou lectrices, qui va directement au cœur –quand on aime –. Et oui, souvent on m’a fait part d’expériences similaires. C’est un texte qui appelle le témoignage. J’ai eu un très beau moment avec un monsieur après une présentation : il s’est approché de moi, il avait l’air un peu bourru, il m’a dit : « Bonjour. Ma fille s’appelle Louise. Je suis alcoolique. Je voudrais que vous me signiez votre livre ». Voilà. Il y a des moments comme ça qui sont chargés en électricité, des secousses d’émotion dont, peut-être, je n’avais pas conscience… Je pense que je ne m’étais même pas posé la question en réalité. Enfin, cette question-là. Evidemment, je me suis demandé comment les gens qui allaient le lire allaient le recevoir. Je crois que je ne m’étais pas posé la question du vrai « comment ? » Et là, je trouve que c’est très intense, ça fait beaucoup appel aux sentiments, et je crois que ça ramène les lecteurs à leur propre histoire. Je trouve que c’est finalement le plus beau compliment qu’on puisse me faire, ce côté universel. Partir de ça et arriver à toucher les gens… Je n’avais pas fait ce pari-là, mais mon pari est gagné quand même (sourire)

Parlons maintenant de votre écriture : vous dîtes que vous ne notez pas quand les idées viennent durant la journée. Vous vous couchez, et vous mettez sur papier le lendemain matin…
Oui, c’est une écriture qui commence à l’intérieur du corps. C’est vrai que j’ai toujours un carnet dans mon sac, et il reste désespérément vierge. Je n’écris jamais rien. Au matin, j’essaie de me souvenir de ce qui a été ébauché la veille. Je n’y arrive jamais, et je pars sur autre chose ! Enfin, « je n’y arrive jamais »… il y a des mots qui me restent. Ca part d’un mot en général… et puis après ça se déroule. Quand j’ai écrit Louise, j’ai commencé à écrire le début, forcément, j’ai eu la fin très vite, et après j’ai rempli par le milieu. Quand je commençais à écrire, je savais que c’était le moment, je savais qu’il fallait que ce soit maintenant, mais c’était comme un état second : ça se déversait. Après je retravaille, mais en tout cas le premier jet, la première patte sort comme ça.
Je ne suis pas sure que le sommeil joue un rôle : je crois que les mots, tels que je les imagine, tels que je les écris, doivent vivre leur propre vie à l’intérieur de moi et trouver des compagnons de route qui leur conviennent avant de pouvoir sortir. Ca peut prendre du temps : parfois je n’écris pas pendant plusieurs semaines, et pour autant il se passe quelque chose à l’intérieur de moi. Et puis, à un moment, ça sort.

Publier, ce n’est pas seulement vouloir écrire, c’est vouloir être lu. Pourquoi cette envie, et pourquoi maintenant ?
Parce que je crois que c’est le premier texte abouti. Le premier texte qui a un début, un milieu et une fin. Je crois que l’envie première, c’était de me coltiner à la réaction d’un éditeur, voir ce que ça valait. Je crains que ce ne soit très égoïste au départ. Je crois que c’est aussi « sortir un peu » : comme Louise est un texte qui est parfois asphyxiant, je crois que c’était aussi le besoin de sortir de ce texte-là, de cette bulle-là, et aller chercher quelqu’un qui ne me connaissait pas, que je ne connaissais pas, pour avoir peut-être un souffle d’air. Parce qu’être lue par ses proches… ce n’est pas pareil !
L’envie de toucher arrive vraiment après, parce que lorsque j’ai vu le livre pour la première fois, j’étais à la fois très émue et très troublée, car ce livre qui renfermait le texte que j’avais écrit m’était à la fois familier, et il était déjà un peu parti, il était déjà presque étranger. D’ailleurs, à part quand on m’a parfois demandé de lire un extrait, je ne l’ai pas ré-ouvert depuis. Mais c’est très joli aussi, comme mouvement, d’être à l’origine d’un objet, et puis de le poser et de l’offrir. Ca me plait bien comme mouvement.

Vous continuez à écrire actuellement ; y a-t-il un thème abordé, ou bien c’est comme pour votre premier romain : plusieurs idées que vous notez, un début et une fin sans milieu,… ?
– Alors… il y a un début… il n’y a pas de fin et pas de milieu pour l’instant (rire) J’admire les gens qui savent ce qu’ils vont écrire. Les auteurs qui disent : « voilà, je vais commencer comme ça, mes personnages sont comme ça, il va leur arriver tels trucs, et puis ça va finir comme ça ». Il y a des auteurs qui font des plans… Moi, je crois que je suis trop bordélique pour ça ! Du coup, je ne sais pas ce qui va sortir. Je crois que ça va être un texte sur le rapport au corps et sur l’enfermement… mais je ne suis pas sure ! (rire)

Vous disiez tout à l’heure que Louise, c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte. Maintenant que vous êtes vous-même adulte et maman, quel regard portez-vous sur l’enfance et sur ce passage ?
Eh bien je pense que je n’ai pas tout-à-fait réussi mon passage à l’âge adulte. Enfin si, pour certains segments : je suis très adulte quand je suis maman, mais sinon pour le reste, pas du tout. Je porte un regard attendri, et je crois que je n’ai pas tellement envie de quitter cette enfance-là. En tout cas elle me tient fort, et je crois que c’est ce qui maintient en vie. Je ne suis pas prête à la lâcher…

Dernière question : ce n’est qu’après s’être construit dans le malheur qu’on peut bâtir dans le bonheur. Qu’en pensez-vous ?
Je me suis souvent posé la question du bonheur… Quand il commence à faire soleil sur Paris, quand l’hiver est terminé, vers avril-mai, quand un jour on sort de chez soi et que le soleil est là, d’un coup l’atmosphère a changé. Les gens sont peut-être un peu plus souriants, et surtout, surtout, il y a du lilas dans la rue. Il y a les vendeurs de lilas qui sont dans la rue. Là, il y a une sorte de jubilation incroyable, de bonheur immédiat, de sourire qui vient et de rire intérieur qui arrive comme une délivrance, comme un souffle d’air. Et je crois que ce sentiment-là, je ne pourrais pas l’avoir si je n’avais pas vécu l’hiver qui précédait, les jours gris et sombres quand le soleil se couche à 17h. Quelque part je crois que l’un ne va pas sans l’autre. Et puis je crois qu’il faut descendre très, très profond à l’intérieur de soi avant d’espérer pouvoir monter. Donc je crois que les deux sont liés. Et puis je pense qu’on ne peut pas être heureux tout le temps.

Elodie Martinez

Julie Gouazé, Louise, Léo Scheer, 162 pages, 18 euros. Sortie le 20 août 2014.

[Bande-annonce] « Il est difficile d’être un jeune Dieu », le dernier film d’Aleksei Guerman, en salles le 11 février 2015
« 4.48 Psychose » avec Sara Llorca et DeLaVallet Bidiefono
Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *