Fictions
Big Brother, de Lionel Shriver : 100 kilos en trop pour 448 pages à dévorer sans modération

Big Brother, de Lionel Shriver : 100 kilos en trop pour 448 pages à dévorer sans modération

07 septembre 2014 | PAR Audrey Chaix

À un peu plus de quarante ans, Pandora vit avec son mari, Fletcher, et les deux enfants adolescents de ce dernier dans une petite ville de l’Iowa. Si l’entreprise de poupées marionnettes de Pandora est florissante et permet à la famille de vivre dans le confort, Fletcher, lui, fabrique des meubles design dont personne ne veut. Comme pour compenser cet échec professionnel, il vit en véritable ascète : il fait des kilomètres et des kilomètres sur son vélo chaque jour, il se nourrit de riz complet et de brocolis à peine cuits, et se soucie avant tout de brûler plus de calories qu’il n’en consomme. Malgré une vie en apparence heureuse, Pandora s’ennuie ferme – jusqu’au jour où débarque son frère aîné, Edison, qu’elle n’a plus vu depuis quatre ans. Pianiste de jazz reconnu à New York, charmeur et séduisant, Edison a toujours fait l’admiration de sa petite sœur, à quatorze ans comme à quarante. Sauf que lorsque son frère débarque à l’aéroport de Cedar Rapids, Pandora ne le reconnaît même pas : son tour de taille s’est élargi de plus de cent kilos.

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bigbrotherShriver n’en a pas fait mystère : l’inspiration de Big Brother lui est venue du combat de son propre frère contre l’obésité et de son décès prématuré. Nulle surprise ainsi de trouver, dans ce roman, une évocation très lucide du mal qui touche aujourd’hui un tiers d’Américains – même si c’est avant tout à son talent de romancière qu’il faut rendre hommage pour la justesse des propos. Après le choc littéraire qu’a pu être Il faut qu’on parle de Kevin, ce nouvel opus s’attaque une fois de plus à un problème de société, et la fiction est décidément une arme de choix pour Shriver lorsqu’elle décide de décortiquer les travers de ses concitoyens. Car les personnages de Pandora, d’Edison et de Fletcher, permettent à Lionel Shriver de brosser un panorama effrayant de nos relations complexes et torturées à la nourriture : entre celui qui contrôle complètement tout ce qu’il ingère, celui qui s’empiffre pour se tuer à petit feu, et celle qui culpabilise après chaque bouchée tout en accumulant des kilos indésirables, les personnages de Big Brother montrent bien qu’il est devenu extrêmement difficile, dans nos sociétés occidentales, d’entretenir un rapport sain à ce que nous mangeons.

Cependant, Big Brother est bien plus qu’une version romancée des émissions sur l’obésité qui peuplent nos petits écran. Shriver y glisse des pointes sarcastiques contre l’industrie audiovisuelle avec le personnage de Travis Appaloosa, père de Pandora et d’Edison et star oubliée d’une série télévisée des années 1970. Et avant tout, Big Brother est une histoire de frère et sœur, de mari et femme, de père et sœur, de belle-mère et de famille recomposée : bref, une histoire sur les liens du sang qui unissent les familles, et une réflexion sur ce que l’on est prêt à faire pour ceux qui nous entourent. Coincée entre son mari et son frère, aussi radicalement opposés qu’elle les aime, Pandora essaie de sauver l’un sans perdre l’autre – et peut-être cherche-t-elle aussi à se donner une image d’elle-même qui parvienne enfin à la satisfaire.

Toute la finesse de cette réflexion sert ainsi à servir un excellent roman, au final aussi surprenant que lucide – on n’en dira pas plus… Après Il faut qu’on parle de Kevin ou encore Tout ça pour quoi ? (qui vient de paraître en poche aux éditions J’ai Lu), Lionel Shriver prouve une fois encore qu’elle est l’auteur des romans qui dérangent, qu’elle s’empare du thème des massacres de masse dans les lycées, du système de santé américain ou bien de l’obésité morbide. Surtout, elle le fait avec un sens aigu de la narration, au travers de personnages remarquablement étudiés, pour donner à lire des romans qui passionnent autant qu’ils déclenchent le débat. Big Brother est certes moins outrageusement choquant qu’Il faut qu’on parle de Kevin – c’est probablement le thème choisi qui veut ça – mais il est plus universel, et de nombreux lecteurs retrouveront certainement leurs propres schémas alimentaires dans l’un ou l’autre des personnages, quitte à les remettre en question…

Big Brother de Lionel Shriver. Editions Belfond. Traduit de l’anglais (américain) par Laurence Richard. Paru le 21 août 2014. 448 p. Prix : 22,50 €.

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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